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Quand un chamois en sait plus que ton pharmacien
« La nature donne l’exemple. Un chamois mordu par une vipere se purge en broutant des euphorbes qu’il ne mange pas d’ordinaire. Le loup fait de meme avec de la racine de renouee. Enfin les chats et les chiens mangent des herbes qui, suivant leurs especes, produisent expectoration, vomissement ou defecation. » Cette observation du botaniste P. Schauenberg, placee en exergue du Livret N.44 de Pierre-Valentin Marchesseau, pose une question vertigineuse. Si un animal blesse par une vipere sait instinctivement quelle plante brouter pour se purger, pourquoi l’homme a-t-il perdu cette intelligence ? L’herbalisme, cet art ancien d’utiliser les plantes alimentaires pour accompagner les processus d’auto-guerison de l’organisme, represente la reponse naturopathique a cette question. Et cette reponse n’a rien a voir avec ce que tu trouveras dans un dictionnaire de phytotherapie.
Marchesseau le formulait avec une clarte desarmante : « A notre epoque ou la chimie est reine, les simples ou plantes sont toujours presentes et guerissent plus surement que les produits de synthese originale, obtenus en laboratoire. » Encore faut-il savoir comment les utiliser. Car entre l’herbalisme et la phytotherapie, il y a un gouffre philosophique que la plupart des praticiens modernes ne soupconnent meme pas.
L’herbalisme n’est pas la phytotherapie
Ouvre n’importe quel dictionnaire de medecine vegetale et tu trouveras un schema identique : en face de chaque maladie, la plante censee la guerir. Bronchite ? Cresson des fontaines, Melilot officinal. Calculose renale ? Persil, Carline, Piloselle. Eczema ? Fumeterre, Morelle noire, Prunellier. Marchesseau a passe des pages entieres a demontrer l’absurdite de cette approche en comparant trois dictionnaires differents. Pour une meme pathologie, les trois ouvrages prescrivent des plantes completement differentes. « Ces multiplicites et ces divergences sont deroutantes », notait-il avec une ironie mordante.
Mais le pire n’est pas l’incoherence. Le pire, c’est la logique sous-jacente. La phytotherapie moderne, nee des ecrits d’Henri Leclerc en 1922, reproduit exactement le raisonnement de la medecine allopathique : identifier un symptome, puis chercher la substance qui le fera disparaitre. « La verite nous oblige a dire que tous ces phytotherapeutes se conduisent en parfaits allopathes », ecrivait Marchesseau. « Ils cherchent a refouler les symptomes dont ils ne savent pas apprecier la nature, et encore moins la valeur, et ils usent sans vergogne de plantes plus ou moins toxiques. »
Marchesseau identifiait trois erreurs fondamentales commises par la phytotherapie classique. Premierement, l’usage immodere des plantes anti-symptomatiques, antipyretiques, antisudorales, antidiarrheiques, qui freinent l’elimination naturelle. Deuxiemement, la toxicite de la plupart des plantes employees, depuis l’Aconit (dont 2 a 4 grammes suffisent pour tuer un homme) jusqu’a la Belladone en passant par la Cigue. Troisiemement, les soins purement superficiels, limites aux seuls effets visibles des maladies, sans chercher a atteindre leurs causes profondes et reelles.
L’herbalisme se situe aux antipodes de cette demarche. Le naturopathe n’est pas un phytotherapeute. « N’etant ni medecin, ni guerisseur, il ne fait pas de therapie », precisait Marchesseau. « Il sait que la plupart des maladies, 80 pour cent, representent des efforts spontanes de l’organisme pour se guerir lui-meme et qu’il n’a pas a intervenir directement au niveau des activites emonctorielles. » L’herbalisme se caracterise par son art d’utiliser les plantes alimentaires de preference aux autres, dans le but d’activer les emonctoires si cela s’avere utile, et de n’agir que tres rarement avec des plantes medicinales, en ayant soin de choisir les moins toxiques.
Le terrain d’abord : la vision de Carton et Hippocrate
Pour comprendre l’herbalisme, il faut remonter a la source. Et cette source, c’est Hippocrate, relu a travers le prisme du Dr Paul Carton. « Toutes les maladies se guerissent au moyen de quelque evacuation, par la bouche, par l’anus, par la vessie, ou par quelque emonctoire. » Ce principe hippocratique, Carton l’avait place au centre de sa methode naturiste. Pour lui, le role du medecin n’etait pas de combattre la maladie, mais d’accompagner la force vitale dans son travail d’elimination.
« C’est la nature qui guerit la maladie, la medecine est l’art d’imiter les procedes curatifs de la nature. » Cette phrase d’Hippocrate, que Carton citait inlassablement, resume toute la philosophie de l’herbalisme. La plante n’est pas un medicament. Elle est un allie du terrain. Elle ne combat pas le symptome : elle accompagne l’emonctoire dans son travail de drainage.
Carton comparait notre organisme a un transformateur d’energies fonctionnant en trois etapes : apports, transformations, eliminations. Les energies penetrent par trois voies : digestive, respiratoire et cutanee. La voie digestive est la plus importante, car c’est elle qui sollicite le plus de travail de transformation et qui produit le plus de dechets. « La digestion est un combat », repetait Carton. Un combat permanent entre le corps et ce qu’il absorbe. Quand ce combat est perdu, les aliments stagnent, fermentent, putrefient, et les dechets penètrent dans le sang.
La hierarchie des emonctoires selon Carton est eclairante : les intestins d’abord, puis les reins, puis la peau, enfin les poumons. Les intestins eliminent les detritus alimentaires et recueillent les dechets rejetes par le foie. Les reins excretent les acides lourds via l’urine. La peau evacue via la sueur l’uree, l’acide urique et les sels mineraux. Les poumons sont la voie la plus rapide de regulation du pH par l’expiration de CO2. L’herbalisme s’inscrit dans cette logique : choisir la plante qui convient a l’emonctoire qu’il faut solliciter.
L’etymologie oubliee : quand “vegetal” signifiait “force”
Avant de plonger dans l’inventaire des plantes, faisons un detour par le Dr Bertholet et sa reflexion sur le vegetarisme. Car l’herbalisme ne se comprend pleinement qu’a la lumiere de cette etymologie oubliee.
« Les vegetaux sont la grande echelle qui unit la terre avec les cieux, et qu’elle est douce et facile a monter. » Cette phrase de Jean-Antoine Gleizes, considere comme le pere moderne du vegetarisme, ouvre une perspective insoupconnee. Lorsqu’on recherche la signification premiere du mot “vegetal”, on decouvre que le verbe latin vegeto signifie donner le mouvement, augmenter, faire naitre, developper, fortifier. Quant a l’adjectif vegetus, il signifie vigoureux, dispos, fort, bien portant, puissant, ardent.
L’etymologie est une science parfois tres percutante. Elle nous invite a comprendre que nos ancetres avaient reconnu les vegetaux comme une source de force et de pleine sante. Le Dr Bonnejoy a releve un nombre considerable de personnages celebres pour leur vegetarisme et leur quete de verite : Pythagore, Bouddha, Zoroastre, Orphee, Homere, Platon, Socrate, Seneque, Marc-Aurele, Virgile, Horace.
Pour Bertholet, l’homme sain est celui qui consomme des aliments subissant les memes contraintes lumineuses, topographiques et caloriques que lui. L’herbalisme s’inscrit naturellement dans cette vision : les plantes potageres de saison, cultivees localement, sont les premieres alliees du terrain. Pas besoin d’aller chercher des plantes exotiques aux vertus supposees miraculeuses quand le radis noir de ton jardin fait le travail.
L’inventaire de Marchesseau : les plantes par emonctoire
Entrons maintenant dans le vif du sujet. Marchesseau a classe les plantes par circuit emonctoriel, en distinguant toujours les plantes potageres, qu’il privilegie, des plantes medicinales, qu’il n’utilise qu’en dernier recours.
Le circuit hepato-bilio-intestinal represente, selon Marchesseau, « l’ensemble du circuit organique de l’appareil le plus important pour eliminer les colles, a raison de plus d’un litre de bile par jour ». Le radis noir est le premier recommande. Puissant detersif qui ne presente aucun inconvenient ni contre-indication, on le prend cru, en machant a fond la racine ou en en extrayant le jus au centrifugeur. La dose en periode de cure : un verre de jus deux fois par jour. Marchesseau insistait pour eviter les sirops au sucre de canne ou les teintures alcoolisees : « Les produits frais et les extraits a froid » sont toujours superieurs.
L’artichaut vient ensuite. Tout interesse Marchesseau dans cette plante : feuilles, tiges, racines, capitules charnues. Toutes renferment des oxydases et peroxydases, defloculants puissants des tissus surcharges. Mais attention : « l’artichaut cuit perd la plupart de ces qualites ». On le mange cru, sans sel, ou en maceration a froid : 200 grammes de substance fraiche finement coupee pour un litre d’eau a 40 degres, maintenue pendant trois heures. Boire au reveil un grand verre de cette boisson froide et non sucree, pendant deux a trois semaines.
Le fenouil, connu des Egyptiens, se mange cru a raison de 100 grammes par jour. Le cerfeuil, base des “fines herbes”, se consomme cru et finement coupe en salade, 20 a 30 grammes deux fois par jour. L’ail, « la reine des plantes detergentes », se prend idealement en poudre seche a froid, une cuillere a cafe dans la salade par repas.
Pour les plantes medicinales draineuses de la vesicule biliaire, Marchesseau ne retient que l’aubier de tilleul sauvage, la menthe et le pissenlit, toujours en poudre crue dans un verre d’eau tiede.
Le circuit renal fait la part belle a l’oignon, « un des meilleurs diuretiques connu ». Cru, coupe en lamelles, infuse dans un litre d’eau a faible temperature pendant trois heures, il donne une boisson remarquable. Le poireau, dont le bouillon est « connu de toute eternite pour faire uriner les malades », peut se consommer en monodiete de huit jours melange avec des oignons a l’etouffee. L’asperge, accusee a tort de fatiguer les reins, est en realite un puissant diuretique sans danger ni contre-indication, dont on peut centrifuger la tige crue pour en boire le jus frais en aperitif. Quant aux plantes medicinales renales, Marchesseau cite le chiendent, les queues de cerises, le bouleau et la verge d’or.
Note capitale : « Le meilleur agent diuretique est l’eau distillee », selon Marchesseau, qui recommande la cure du Dr Hanish : un a deux jours de jeune sec, suivis le troisieme jour de deux a trois litres d’eau distillee. C’est la “douche renale” des Allemands.
Les poumons et la peau sont les emonctoires pour lesquels Marchesseau utilise le moins de plantes. Il prefere les exercices respiratoires et les bains de sudation. « Prenez donc des tisanes a base de feuilles ou d’ecorce pour suer et respirer, mais n’oubliez pas, surtout, les bains et les exercices qui sont les facteurs majeurs d’activation cutanee et pulmonaire. » Pour l’expectoration, il recommande le bouillon blanc, l’eucalyptus, le pin sylvestre et la reglisse. Pour la sudation, la violette, le sureau, le sassafras et la bourrache.
Les super-aliments de la revitalisation
Apres la desintoxication vient la revitalisation. Et c’est la que les plantes potageres revelent toute leur puissance nutritive.
La carotte est, pour Marchesseau, une merveille absolue. Riche en carotene, en phosphate de fer, en glutamine et en lecithine, elle represente, selon G. Knap, le « ciment miraculeux pour consolider tout l’edifice organique ». Ce modeste legume, veritable remede universel, reussit toujours la ou tout a echoue, a condition de le prendre en monodiete : quatre assiettes de puree de carottes par jour, ou un a deux litres de jus cru. Marchesseau rapportait des « veritables resurrections au cours de convalescences difficiles ».
Le citron fait l’objet d’un long developpement ou Marchesseau corrige une erreur du Dr Carton. Celui-ci pensait que le citron etait demineralisant par ses acides. Marchesseau nuance : le citron n’est dangereux que pour les « sous-vitaux », maigres, frileux, qui le metabolisent mal. Chez les autres, les acides se transforment en gaz carbonique a exhaler et les mineraux alcalinisent le sang. Un litre de jus de citron donne environ un gramme de calcium et 0,30 gramme de phosphore : c’est un aliment basique malgre son gout acide. Mais la cure doit toujours etre menee avec prudence et progression, en commencant par le quart d’un citron et en augmentant jusqu’au seuil de tolerance individuel. Et jamais chez les sous-vitaux.
L’oignon est un revitalisant majeur par sa teneur en silice (15 a 18 pour cent), sa glucokinine qui stimule le pancreas, et son calcium soluble a forte dose. Le Dr Lindgreen lui a meme decouvert des proprietes antibiotiques par sa crotonol-dehyde.
Le cassis offre une richesse en vitamine C (218 milligrammes pour 100 grammes de fruits frais) et en fer tout a fait extraordinaire. Il chasse la fatigue, donne des forces et active le jeu hepato-renal.
Le pollen, enfin, avec ses 20 a 30 pour cent de protides et ses 40 a 45 pour cent d’acides amines, sa gamme de vitamines et de mineraux, represente un revitalisant « prodigieux ». En prendre une cuillere a soupe quinze jours par trimestre pour les adultes, jamais cuit, de preference homogeneise avec du miel.
Mise en garde et conclusion
Marchesseau posait une regle non negociable : aucune cure de plantes medicinales laxatives ne doit etre prolongee au-dela de trois semaines sans avis d’un hygieniste competent. Les doses doivent etre calculees en fonction des individus et reduites progressivement. L’herbaliste doit toujours accompagner l’usage des plantes par les douches rectales, la bouillotte sur le foie le soir, les massages de l’abdomen et l’exercice physique quotidien.
« On pourrait, en naturopathie, se passer des plantes », concluait Marchesseau. « Mais elles restent pratiques surtout pour exciter l’appareil hepato-vesiculo-intestinal et les reins. Les douches rectales et les cures d’eau distillee suffiraient, mais abondance de moyens ne nuit point, surtout lorsque les moyens se revelent sans danger. »
La synthese tient en une phrase : « Desintoxication, revitalisation et stabilisation sont les trois temps de la cure d’hygiene vitale. » Les plantes, dans la premiere phase, sont des « draineuses » par leur action sur les emonctoires. Dans la deuxieme, elles deviennent des « nutriments » par leurs vitamines, mineraux et diastases. Dans la troisieme, sous forme d’huiles essentielles, elles normalisent le terrain comme des « antibiotiques naturels » sans danger.
Lire Carton, Marchesseau, Bertholet demande de savoir lire entre les lignes. L’herbalisme n’est pas une collection de recettes. C’est un art de l’ecoute : ecoute du corps, ecoute des saisons, ecoute de cette intelligence instinctive que le chamois de Schauenberg n’a jamais perdue, mais que l’homme moderne, aveugle par sa chimie et ses dictionnaires de plantes, a fini par oublier. « Tout le secret de la medecine reside dans la fonction eliminatrice, inherente a tout organisme vivant, et qui se manifeste spontanement, sans l’aide d’aucun remede. Mais chez les sujets surcharges, sans vitalite, ou vieillissant, il est bon d’aider cette fonction. C’est l’art de l’hygieniste. »
Sources : P.V. Marchesseau, De l’usage des plantes en naturopathie, Livret N.44, Collection Art-Sante-Connaissance Initiatique. Paul Carton, La Doctrine d’Hippocrate. Dr Bertholet, cours Naturaneo, Spiritualite et vegetarisme. P. Schauenberg, cite par Marchesseau.
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