Émilie m’a tendu une liste de trois pages. Trois pages de résultats d’un test IgG alimentaire qu’elle avait fait en laboratoire. Trente-sept aliments réactifs. Le blé, les oeufs, les amandes, les tomates, l’ail, le poulet, le saumon, les pommes, le riz, les haricots verts. Quasiment tout ce qu’elle mangeait était surligné en rouge ou en orange. Émilie, diagnostiquée Hashimoto depuis cinq ans, avait déjà éliminé le gluten et les produits laitiers sur les conseils d’une amie. Puis elle avait fait ce test, et le résultat l’avait plongée dans une angoisse alimentaire paralysante. « Qu’est-ce que je peux encore manger ? » m’a-t-elle demandé, les yeux brillants. « Partout je lis qu’il faut éliminer. Mais si j’élimine tout ce qui est rouge sur cette liste, il me reste du brocoli, de la patate douce et de l’agneau. »
J’ai regardé la liste, puis j’ai regardé Émilie, et je lui ai dit quelque chose qui l’a surprise : « Le problème n’est pas dans les aliments. Le problème est dans ton intestin. Ces trente-sept réactivités ne sont pas trente-sept allergies. C’est un seul et même symptôme qui se décline en trente-sept variations. Ton intestin est perméable. Et quand ton intestin est perméable, il laisse passer dans le sang tout ce que tu manges, quelle que soit la qualité de l’aliment. »
« La maladie ne naît pas dans l’organe qu’on accuse. Elle naît dans l’intestin qui l’a précédée. » Catherine Kousmine
Cette phrase de Kousmine, écrite il y a plus de quarante ans, résume parfaitement ce que la recherche moderne confirme aujourd’hui. Les sensibilités alimentaires ne sont pas la cause de l’auto-immunité thyroïdienne. Elles en sont le symptôme. Le symptôme d’un intestin qui a perdu son étanchéité, qui laisse passer des molécules qui ne devraient jamais atteindre le sang, et qui déclenche une cascade immunitaire dont la thyroïde paye le prix.
Le symptôme qu’on prend pour la cause
Il existe un piège dans lequel tombent beaucoup de patients Hashimoto, et même certains praticiens. Ce piège consiste à confondre le symptôme avec la cause. Tu fais un test IgG. Tu découvres que tu réagis à vingt, trente, quarante aliments. Tu élimines tout. Au début, tu te sens mieux. Normal : en retirant les aliments qui provoquent une inflammation, tu soulages le système immunitaire. Mais quelques mois plus tard, de nouvelles réactivités apparaissent. Des aliments qui étaient « verts » sur ton premier test deviennent « rouges ». Parce que tu n’as pas traité la cause. Tu as juste changé ce qui passe à travers le filtre percé, mais le filtre est toujours percé.
Le Dr Jean Seignalet avait compris cette dynamique bien avant les tests IgG. Dans sa « troisième médecine », il ne parlait pas de sensibilités alimentaires au sens moderne. Il parlait de « protéines mutées » (blé moderne, lait de vache) que l’intestin humain n’avait pas eu le temps d’apprendre à gérer au cours de l’évolution. Mais son intuition clinique allait plus loin : il savait que ce n’était pas l’aliment en soi le problème, mais l’interaction entre l’aliment et un intestin fragilisé. Le même aliment, mangé par une personne à l’intestin intact, ne pose aucun problème. Mangé par une personne dont la barrière intestinale est compromise, il devient un déclencheur immunitaire.
C’est une distinction fondamentale. Si les sensibilités alimentaires étaient la cause première, alors l’élimination permanente devrait suffire à guérir. Mais ce n’est pas ce qu’on observe. Ce qu’on observe, c’est que les personnes qui éliminent sans réparer leur intestin finissent par réagir à de plus en plus d’aliments, jusqu’à se retrouver avec un régime d’exclusion si restrictif qu’il crée des carences nutritionnelles qui aggravent la maladie. C’est un cercle vicieux d’appauvrissement.
IgG et IgE : deux mondes différents
Pour comprendre les sensibilités alimentaires, il faut d’abord distinguer deux types de réactions immunitaires qui n’ont quasiment rien en commun. L’allergie IgE est celle que tout le monde connaît. C’est la réaction aux arachides qui provoque un choc anaphylactique, l’allergie aux crevettes qui déclenche un urticaire géant, l’allergie aux oeufs qui fait gonfler la gorge. C’est immédiat (quelques minutes à deux heures), souvent spectaculaire, et potentiellement dangereux. Les allergies IgE touchent 2 à 5 pour cent de la population adulte et sont diagnostiquées par prick test ou dosage d’IgE spécifiques. Elles sont généralement permanentes.
La sensibilité IgG est un tout autre animal. La réaction est retardée, de quelques heures à trois jours après l’ingestion. Les symptômes sont diffus et non spécifiques : fatigue, brouillard mental, ballonnements, douleurs articulaires, migraines, acné, aggravation des symptômes auto-immuns. Ce retard rend l’identification du coupable extrêmement difficile. Comment savoir que la fatigue de mercredi est causée par le fromage de lundi ? C’est pourquoi les tests IgG alimentaires ou les régimes d’élimination structurés sont les seuls outils fiables pour détecter ces réactions.
Les études suggèrent que 50 à 80 pour cent des personnes souffrant de troubles digestifs chroniques peuvent relier leurs symptômes à des déclencheurs alimentaires spécifiques. Dans Hashimoto, la prévalence est probablement encore plus élevée, parce que la perméabilité intestinale est quasi systématique. La différence cruciale entre IgE et IgG, et c’est là le point d’espoir, est que les sensibilités IgG sont réversibles. Quand l’intestin est réparé, quand les jonctions serrées se referment, quand la barrière intestinale retrouve son intégrité, les protéines alimentaires cessent de passer dans le sang et les réactivités IgG disparaissent. Tu pourras remanger la plupart des aliments éliminés.
Quand tu réagis à tout
Le signe le plus clair d’un intestin perméable, c’est quand tu réagis à un nombre croissant d’aliments. Si tu as commencé par éliminer le gluten et les produits laitiers, puis le soja, puis les oeufs, puis les noix, puis les solanacées, puis les graines, et que tu continues à découvrir de nouvelles réactivités, ce n’est pas que tu es « intolérante à tout ». C’est que ton intestin laisse passer tout ce que tu manges.
Le mécanisme est limpide. La muqueuse intestinale est composée d’une seule couche de cellules, les entérocytes, reliées entre elles par des jonctions serrées. Ces jonctions agissent comme des fermetures éclair microscopiques qui contrôlent ce qui passe et ce qui ne passe pas. Quand ces jonctions s’ouvrent, sous l’effet du gluten (qui stimule la zonuline, une protéine qui ouvre les jonctions), des anti-inflammatoires non stéroïdiens, de l’alcool, du stress chronique, des infections ou de la dysbiose, des fragments protéiques non digérés traversent la barrière et arrivent dans le sang. Le système immunitaire, qui n’est pas habitué à rencontrer ces protéines alimentaires dans la circulation, monte une réponse IgG contre elles.
Plus l’intestin est perméable, plus le nombre de protéines qui passent est élevé, et plus le nombre de réactivités augmente. C’est une affaire de perméabilité, pas de toxicité alimentaire. L’amande n’est pas toxique. Le saumon n’est pas toxique. Mais quand leurs protéines arrivent dans le sang sans avoir été correctement découpées en acides aminés par la digestion, elles deviennent des cibles immunologiques.
Les vraies racines
Si les sensibilités alimentaires sont un symptôme, quelles sont les causes de l’intestin perméable qui les génère ? La littérature est aujourd’hui assez claire sur ce point, et les causes se recoupent très fortement avec les causes de Hashimoto lui-même.
Le SIBO, ou prolifération bactérienne de l’intestin grêle, est l’une des causes les plus fréquentes et les plus sous-diagnostiquées. L’hypothyroïdie ralentit le péristaltisme (les mouvements de l’intestin), ce qui crée un environnement stagnant dans lequel les bactéries prolifèrent là où elles ne devraient pas être. Ces bactéries produisent des métabolites toxiques qui endommagent la muqueuse et ouvrent les jonctions serrées. Le SIBO peut à lui seul expliquer pourquoi tu réagis à des aliments fermentescibles (FODMAPs) sans que ces aliments soient intrinsèquement problématiques.
Les infections fongiques, notamment la candidose intestinale, sont une autre cause majeure. Le Candida albicans, quand il passe de sa forme levure à sa forme filamenteuse, enfonce littéralement ses hyphes dans la muqueuse intestinale et crée des micro-perforations. Le stress chronique, via le cortisol qui inhibe la régénération des entérocytes, aggrave le tableau. L’hypochlorhydrie (manque d’acide gastrique), fréquente dans l’hypothyroïdie, compromet la digestion des protéines en amont, ce qui fait arriver dans l’intestin des fragments protéiques trop gros, plus susceptibles de déclencher une réaction immunitaire.
Marchesseau décrivait ce phénomène avec une terminologie différente mais une intuition identique. Il parlait de « toxémie intestinale », cette surcharge toxique qui prend sa source dans un intestin dysfonctionnel et qui empoisonne progressivement le terrain tout entier. Pour lui, l’intestin était la « racine de l’arbre de santé ». Si la racine est malade, toutes les branches le deviennent, quelle que soit la qualité de la lumière et de l’eau que tu apportes par ailleurs.
Le chemin vers la réintroduction
La bonne nouvelle, c’est que l’intestin est l’un des organes qui se régénère le plus vite. Les entérocytes ont un cycle de renouvellement de 3 à 5 jours. Cela signifie que si tu retires les agresseurs et que tu fournis les matériaux de réparation, la muqueuse peut commencer à se restaurer en quelques semaines. La restauration complète, incluant le rétablissement de la flore, la normalisation de la perméabilité et la résolution des réactivités IgG, prend généralement entre 3 et 6 mois.
Le protocole 4R est l’outil que j’utilise systématiquement. Retirer (les aliments réactifs, les infections, les toxiques). Remplacer (les enzymes digestives, l’acide chlorhydrique si nécessaire). Réinoculer (les probiotiques ciblés, les prébiotiques). Réparer (la glutamine, le zinc, la vitamine A, les oméga-3). Ce n’est pas un protocole linéaire. Les quatre « R » se chevauchent et interagissent. Mais la logique est simple : arrêter d’agresser, donner les moyens de digérer, restaurer l’écologie et reconstruire la barrière.
La phase de réintroduction est la plus délicate et la plus gratifiante. Après 3 à 6 mois de travail sur l’intestin, quand les symptômes digestifs se sont améliorés et que l’inflammation a baissé, on commence à réintroduire les aliments éliminés. Un seul aliment à la fois. Une petite quantité. Puis on attend trois jours en observant les réactions. Si rien ne se passe, on augmente la quantité. Si une réaction apparaît (fatigue, ballonnement, douleur, brouillard), on note l’aliment et on attend encore avant de réessayer.
Dans mon expérience, la majorité des patients récupèrent la tolérance à 70 à 80 pour cent des aliments qu’ils avaient éliminés. Les réactivités qui persistent sont généralement celles liées au mimétisme moléculaire (gluten et caséine) et non celles liées à la seule perméabilité. C’est un résultat remarquable. Tu passes d’un régime de survie à trente aliments à une alimentation diversifiée et nourrissante, simplement en réparant le filtre plutôt qu’en restreignant ce qui le traverse.
Émilie est revenue me voir neuf mois après notre première consultation. Elle avait suivi le protocole 4R pendant six mois, puis commencé les réintroductions. Sur les trente-sept aliments réactifs de sa liste initiale, elle en tolérait désormais trente et un. Les oeufs cuits, le riz, le poulet, les tomates, les amandes : tout était revenu. Elle gardait le gluten et les produits laitiers à distance, par précaution, mais elle avait retrouvé le plaisir de manger sans peur. « Je ne pensais pas que c’était possible », m’a-t-elle dit. C’est possible. Quand on traite la cause plutôt que les symptômes, le corps sait se réparer. Il a toujours su.
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Pour aller plus loin
Pour aller plus profond dans la guérison intestinale, je te recommande Le protocole 4R, SIBO et Hashimoto, Dysbiose intestinale, et La méthode Seignalet pour une vision ancestrale de l’alimentation qui fait sens dans Hashimoto.
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