On parle beaucoup de sélénium, de zinc, d’iode, de vitamine D quand il s’agit de soutenir la thyroïde. Ces micronutriments sont essentiels, j’en ai fait le coeur de mon article sur la thyroïde et la micronutrition. Mais il y a une catégorie de nutriments dont on parle beaucoup moins et qui est tout aussi fondamentale : les acides aminés. Les briques élémentaires des protéines. Les fondations sans lesquelles ni la thyroïde, ni l’intestin, ni le système nerveux ne peuvent fonctionner correctement.
Thomas, quarante-deux ans, informaticien, Hashimoto depuis trois ans. Il prenait du sélénium, du zinc, de la vitamine D, un bon magnésium bisglycinate. Son bilan en micronutriments était correct. Pourtant il restait bloqué sur trois symptômes qui ne cédaient pas : un brouillard mental tenace (il mettait parfois dix secondes à trouver un mot courant), une fatigue musculaire disproportionnée par rapport à son activité, et des réveils nocturnes à trois heures du matin avec ruminations. Quand j’ai regardé son alimentation, Thomas mangeait peu de protéines animales. Beaucoup de riz, de pâtes, de pain, de légumes, mais les protéines passaient souvent au second plan. Ses symptômes n’étaient pas un problème de micronutriments. C’était un problème d’acides aminés.
« Le corps ne fabrique rien à partir de rien. Il lui faut des matériaux. Et les matériaux les plus nobles du vivant sont les acides aminés. » Adaptation libre de Kousmine
Les briques de ta thyroïde
Les protéines représentent environ 15 pour cent de la masse corporelle. Elles constituent les muscles, les enzymes, les hormones, les anticorps, les neurotransmetteurs. Chaque protéine est une chaîne d’acides aminés assemblés dans un ordre précis. Il existe vingt acides aminés dont neuf sont dits « essentiels », c’est-à-dire que le corps ne sait pas les fabriquer et doit les recevoir de l’alimentation. Un seul acide aminé manquant peut bloquer la fabrication de toute une protéine.
Pour la thyroïde, cinq acides aminés jouent un rôle particulièrement critique. Pas parce que les autres sont inutiles, mais parce que ces cinq-là sont les plus souvent déficitaires chez les patients hypothyroïdiens, et que leur correction produit les résultats les plus visibles.
Tyrosine : le précurseur direct
La tyrosine est l’acide aminé dont le nom a donné son nom à la thyroïde (thyros en grec signifie « bouclier », et la glande tire son nom de sa forme, mais la thyronine, base des hormones thyroïdiennes, est fabriquée à partir de deux molécules de tyrosine). Le processus est limpide : dans les cellules thyroïdiennes, la tyrosine est incorporée dans la thyroglobuline, puis l’enzyme TPO (thyroperoxydase) fixe des atomes d’iode sur la tyrosine. Avec quatre atomes d’iode, tu obtiens la T4. Avec trois, la T3. C’est aussi simple que ça. Pas de tyrosine, pas d’hormone thyroïdienne.
La tyrosine est aussi le précurseur de la dopamine (motivation, plaisir, concentration), de la noradrénaline (vigilance) et de l’adrénaline (réponse au stress). Un déficit en tyrosine se manifeste donc sur deux fronts simultanés : un ralentissement thyroïdien ET un ralentissement dopaminergique. La fatigue, le manque de motivation, la difficulté à se concentrer, l’apathie : ces symptômes que les patients Hashimoto connaissent si bien sont en partie liés à un manque de matière première.
La tyrosine n’est pas un acide aminé essentiel au sens strict : le corps peut la synthétiser à partir de la phénylalanine, un autre acide aminé. Mais cette conversion nécessite des cofacteurs (fer, vitamine C, folates) qui sont eux-mêmes souvent déficitaires dans Hashimoto. En pratique, compter sur cette conversion est illusoire quand le terrain est appauvri. Mieux vaut apporter la tyrosine directement par l’alimentation. Les oeufs, le poisson, la dinde, les amandes et les graines de courge en sont les meilleures sources. En supplémentation, la L-tyrosine se prend à 500 milligrammes à 2 grammes par jour, le matin à jeun, mais toujours sous supervision car elle est contre-indiquée en hyperthyroïdie et en association avec certains médicaments (IMAO, L-DOPA).
Glutamine : réparer l’intestin d’abord
La glutamine est l’acide aminé le plus abondant dans le corps humain. Elle représente environ 60 pour cent du pool d’acides aminés libres dans le muscle squelettique. Mais son rôle le plus critique pour les patients Hashimoto se joue dans l’intestin. La glutamine est le principal carburant des entérocytes, les cellules qui tapissent la paroi intestinale. Sans glutamine, ces cellules ne peuvent pas se régénérer correctement, et les jonctions serrées qui assurent l’étanchéité de la barrière intestinale s’ouvrent.
Dans Hashimoto, la perméabilité intestinale est quasi systématique. J’ai expliqué ce mécanisme en détail dans mon article sur le protocole 4R et dans l’article sur les sensibilités alimentaires. La glutamine est la pierre angulaire de la phase « Réparer » du protocole. À la dose de 5 à 10 grammes par jour, prise en poudre dans un verre d’eau à jeun, elle fournit aux entérocytes le carburant dont ils ont besoin pour se régénérer (rappelons que le cycle de renouvellement des entérocytes est de 3 à 5 jours) et pour maintenir les jonctions serrées fermées.
Le bouillon d’os est la source alimentaire la plus riche en glutamine (et en glycine, un autre acide aminé qui soutient la détoxification hépatique de phase II). Un bol de bouillon d’os par jour, préparé avec des os de poule ou de boeuf bio mijotés pendant 12 à 24 heures, fournit une dose significative de glutamine sous une forme parfaitement assimilable. C’est un aliment ancestral que toutes les médecines traditionnelles utilisaient pour les convalescents et les malades chroniques, bien avant qu’on comprenne la biochimie des acides aminés.
Carnitine : lever le brouillard
La carnitine est un acide aminé que le corps synthétise à partir de la lysine et de la méthionine, en présence de fer, de vitamines C, B6 et B3, et de SAMe. C’est dire que sa synthèse dépend de multiples cofacteurs, tous potentiellement déficitaires dans Hashimoto. Le rôle de la carnitine est de transporter les acides gras à longue chaîne dans les mitochondries pour qu’ils y soient oxydés (brûlés) et convertis en ATP, la monnaie énergétique cellulaire.
Quand la carnitine est basse, les mitochondries tournent au ralenti. L’énergie cellulaire chute. Le cerveau, qui est l’organe le plus dépendant de l’énergie mitochondriale, est le premier à souffrir. C’est l’une des explications biochimiques du brouillard mental si caractéristique de l’hypothyroïdie. La carnitine est aussi impliquée dans le métabolisme des graisses : sans elle, les acides gras ne sont pas brûlés mais stockés. Ce qui contribue à la prise de poids résistante aux régimes dont tant de patients Hashimoto se plaignent.
L’acétyl-L-carnitine (ALC) est la forme qui traverse la barrière hémato-encéphalique et atteint le cerveau. C’est la forme que je recommande pour le brouillard mental, à raison de 500 à 2000 milligrammes par jour, en une ou deux prises, le matin et/ou le midi (jamais le soir car elle peut être stimulante). Thomas a commencé avec 1000 milligrammes par jour. Trois semaines plus tard, il m’a dit : « C’est comme si quelqu’un avait nettoyé la vitre à travers laquelle je regardais le monde. » La métaphore est parlante. La carnitine ne crée pas de l’énergie à partir de rien. Elle déverrouille l’énergie qui était bloquée faute de transporteur.
Méthionine et tryptophane : les deux alliés de l’ombre
La méthionine est un acide aminé essentiel soufré dont le rôle principal dans le contexte thyroïdien passe par le glutathion et la méthylation. La méthionine est convertie en S-adénosylméthionine (SAMe), le principal donneur de groupes méthyl du corps. La méthylation est impliquée dans la détoxification hépatique, la synthèse des neurotransmetteurs, la réparation de l’ADN et le métabolisme des hormones. Un déficit en méthionine compromet toutes ces fonctions simultanément.
La méthionine est aussi le précurseur de la cystéine, elle-même précurseur du glutathion. Le glutathion est le principal antioxydant intracellulaire du corps. Dans la thyroïde, la synthèse des hormones génère du peroxyde d’hydrogène (H2O2), un oxydant puissant. Le glutathion neutralise ce H2O2 et protège les cellules thyroïdiennes du stress oxydatif. Sans glutathion suffisant, les thyrocytes sont endommagés par leur propre activité hormonale. C’est un peu comme un moteur qui s’use en fonctionnant faute de lubrifiant. La supplémentation en NAC (N-acétylcystéine), à 600 à 1200 milligrammes par jour, est le moyen le plus efficace de soutenir la production de glutathion. Le Dr Hertoghe intègre systématiquement le NAC dans ses protocoles thyroïdiens pour cette raison.
Le tryptophane, enfin, est le précurseur de la sérotonine. La sérotonine est le neurotransmetteur du bien-être, de la satiété, de la patience. Elle est aussi le précurseur de la mélatonine, l’hormone du sommeil. Dans Hashimoto, l’inflammation chronique détourne le tryptophane vers la voie des kynurénines (une voie inflammatoire) au lieu de la voie de la sérotonine. Résultat : moins de sérotonine, moins de mélatonine, plus d’anxiété, plus d’insomnie, plus de fringales sucrées (le sucre stimule la sérotonine à court terme). Les réveils nocturnes de Thomas à trois heures du matin étaient en partie liés à un déficit de mélatonine causé par un tryptophane insuffisant et détourné par l’inflammation. Le 5-HTP (5-hydroxytryptophane), précurseur direct de la sérotonine, à la dose de 100 à 200 milligrammes le soir, a résolu ses réveils en deux semaines.
Sources alimentaires : tout dans l’assiette
La meilleure façon d’assurer un apport complet en acides aminés est de manger des protéines complètes à chaque repas. Les protéines animales (oeufs, poisson, volaille, viande) contiennent les neuf acides aminés essentiels dans des proportions optimales. Les protéines végétales (légumineuses, céréales, noix, graines) sont souvent limitantes en un ou plusieurs acides aminés, ce qui nécessite de les combiner (classique association légumineuses-céréales). Kousmine insistait sur l’importance de la protéine complète quotidienne et incluait un oeuf cru dans sa crème Budwig pour cette raison (bien qu’aujourd’hui on recommande l’oeuf cuit pour des raisons de sécurité et de biodisponibilité de la biotine).
Thomas a restructuré son alimentation autour de protéines complètes : deux oeufs au petit-déjeuner, du poisson ou du poulet le midi, des lentilles ou un bouillon d’os le soir. Il a ajouté de l’acétyl-L-carnitine le matin, du NAC après le déjeuner, et du 5-HTP le soir. En six semaines, ses trois symptômes récalcitrants avaient cédé. Le brouillard mental avait disparu. La fatigue musculaire s’était transformée en énergie fonctionnelle. Et les réveils nocturnes n’étaient plus qu’un souvenir. Les micronutriments avaient préparé le terrain. Les acides aminés ont construit la maison dessus.
Tu veux évaluer tes apports en protéines et acides aminés ? Le bilan micronutrition est un bon point de départ.
Pour aller plus loin
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