Nathalie a découvert sa thyroïdite de Hashimoto il y a deux ans. Depuis, elle prend du Levothyrox 75 microgrammes chaque matin. Sa TSH est à 2,1. Son endocrinologue est satisfait. Mais Nathalie, elle, ramasse chaque matin une poignée de cheveux sur son oreiller. Quand elle passe la main dans ses cheveux sous la douche, des mèches entières lui restent entre les doigts. Elle a perdu un tiers de sa masse capillaire en dix-huit mois. Elle voit son cuir chevelu à travers ses cheveux quand elle se regarde dans le miroir sous une lumière crue. Et personne ne lui a donné d’explication satisfaisante. « C’est la thyroïde », lui a dit son médecin. « C’est le stress », a dit sa dermatologue. « C’est génétique », a tranché sa coiffeuse.
Quand Nathalie est venue me voir, elle avait les yeux rouges et un sac rempli de compléments alimentaires achetés en parapharmacie. De la biotine à 10 000 microgrammes, du collagène marin, de la levure de bière, des gélules de prêle, un sérum anti-chute à vingt euros le flacon. Rien n’avait fonctionné. Parce que personne n’avait regardé au bon endroit. Personne n’avait dosé sa ferritine. Personne n’avait vérifié son zinc. Personne n’avait évalué ses surrénales. Et surtout, personne ne lui avait expliqué que la chute de cheveux dans Hashimoto n’est presque jamais causée par la thyroïde seule.
« Les phanères sont le miroir du terrain intérieur. Quand les cheveux tombent, ce n’est pas le cheveu qui est malade, c’est le sol qui l’a porté. » Adaptation libre de Marchesseau
Ce n’est pas « juste » ta thyroïde
La première chose que je dis à mes patients qui perdent leurs cheveux avec Hashimoto, c’est ceci : oui, l’hypothyroïdie ralentit le cycle pilaire. La T3, l’hormone thyroïdienne active, stimule la phase anagène du cheveu, c’est-à-dire sa phase de croissance. Quand la T3 est basse, cette phase raccourcit. Le cheveu entre prématurément en phase télogène (repos), puis tombe. C’est un fait physiologique incontestable. Mais c’est rarement la seule explication.
Dans la grande majorité des cas que je vois en consultation, la chute de cheveux thyroïdienne est multifactorielle. La thyroïde ralentie crée les conditions, mais ce sont les carences nutritionnelles, les déséquilibres hormonaux et l’inflammation chronique qui font le gros du travail destructeur. Et c’est une excellente nouvelle, parce que ça signifie que même si ton Hashimoto n’est pas parfaitement contrôlé, tu peux récupérer une grande partie de tes cheveux en corrigeant les facteurs aggravants.
Le Dr Hertoghe, dans ses travaux sur la sémiologie hormonale, décrit avec une précision remarquable les signes des cheveux hypothyroïdiens : cheveux secs, rêches, cassants, qui s’éclaircissent sur les tempes et le vertex, avec une perte caractéristique du tiers externe des sourcils. Mais il insiste aussi sur le fait que ces signes ne sont pas spécifiques de la thyroïde. La carence en fer produit les mêmes cheveux. Le déficit en zinc aussi. L’excès de cortisol aussi. Et c’est pourquoi un bilan thyroïdien seul, même parfait, ne suffit pas à résoudre le problème.
La ferritine : le marqueur qu’on oublie
Si je devais choisir un seul marqueur biologique à doser chez une femme qui perd ses cheveux, ce serait la ferritine. Pas la TSH. Pas la T4. La ferritine. Parce que la carence en ferritine est la première cause de chute de cheveux chez la femme en âge de procréer, et qu’elle est systématiquement sous-diagnostiquée.
La ferritine, c’est la forme de stockage du fer dans l’organisme. C’est ta réserve. La norme de laboratoire commence généralement à 15 ou 20 nanogrammes par millilitre. Mais cette norme est la norme pour ne pas être en anémie franche. Ce n’est pas la norme pour avoir des cheveux. Pour le bulbe pilaire, qui est l’un des tissus les plus actifs du corps avec un taux de renouvellement cellulaire très élevé, il faut une ferritine au-dessus de 70, idéalement entre 80 et 100. Avec une ferritine à 30, tu ne fais pas d’anémie. Ton hémoglobine est normale. Ton médecin te dit que tout va bien. Mais tes cheveux tombent parce que les réserves de fer sont insuffisantes pour nourrir à la fois tes globules rouges et tes follicules pileux. Et devant ce choix, le corps priorise toujours les globules rouges. Les cheveux passent en dernier.
Chez les femmes Hashimoto, la carence en ferritine est encore plus fréquente que dans la population générale. Plusieurs mécanismes se combinent. L’hypothyroïdie ralentit la production d’acide chlorhydrique dans l’estomac, ce qui diminue l’absorption du fer alimentaire (le fer a besoin d’un pH acide pour être absorbé). L’inflammation chronique liée à l’auto-immunité augmente l’hepcidine, une hormone hépatique qui verrouille le fer dans les cellules de stockage et l’empêche de circuler. Les règles abondantes, fréquentes dans l’hypothyroïdie (la thyroïde et les oestrogènes sont intimement liés), entraînent des pertes de fer supplémentaires chaque mois. Et les troubles digestifs associés à Hashimoto, que j’ai détaillés dans mon article sur l’hypothyroïdie et la digestion, compromettent l’absorption des nutriments dans leur ensemble.
La supplémentation en fer, quand elle est nécessaire, doit être bien conduite. Le fer en bisglycinate est la forme la mieux tolérée (moins de troubles digestifs que le sulfate ou le fumarate). Il faut le prendre à distance des repas riches en phytates (céréales complètes, légumineuses) et du thé ou du café, qui inhibent l’absorption. Et surtout, il faut le prendre à distance d’au moins quatre heures du Levothyrox, car le fer forme un complexe avec la lévothyroxine qui rend les deux inefficaces. Quand je vois des patientes qui prennent leur fer au petit-déjeuner avec leur Levothyrox, je comprends pourquoi ni leur thyroïde ni leurs cheveux ne s’améliorent.
Il y a aussi des causes de carence en fer qu’il faut chercher activement. Un SIBO (prolifération bactérienne dans l’intestin grêle) peut provoquer une malabsorption chronique du fer malgré une supplémentation correcte. Si tu prends du fer depuis trois mois et que ta ferritine ne monte pas, il faut investiguer l’intestin avant d’augmenter la dose. Le SIBO est fréquent dans Hashimoto et peut à lui seul expliquer une résistance à la supplémentation en fer.
Zinc, biotine et les cofacteurs
Le zinc est le deuxième nutriment que je vérifie systématiquement dans la chute de cheveux thyroïdienne. Le zinc est un cofacteur de la synthèse de kératine, la protéine structurelle du cheveu. Sans zinc, le cheveu pousse fin, fragile, terne, et casse facilement. Mais le zinc joue aussi un rôle direct dans la conversion de la T4 en T3 active. Un déficit en zinc aggrave l’hypothyroïdie fonctionnelle même quand le traitement substitutif est bien dosé. On retrouve là encore le concept de terrain : ce n’est pas parce que tu prends du Levothyrox que ta thyroïde fonctionne. Il faut que les cofacteurs de conversion soient présents en quantité suffisante.
La dose habituelle en zinc est de 30 milligrammes par jour de bisglycinate de zinc, pendant au moins trois mois. Le zinc se dose dans le sang (zinc sérique) mais les normes sont larges et un taux « dans les normes basses » est déjà insuffisant pour les cheveux. En consultation, je me fie autant aux signes cliniques qu’au dosage : taches blanches sur les ongles, goût altéré, cicatrisation lente, infections à répétition, vergetures.
La biotine, ou vitamine B8, est le complément le plus vendu au monde pour les cheveux. Et elle fonctionne, quand il y a une carence. Mais la biotine pose un problème spécifique chez les patients thyroïdiens que personne ne mentionne dans les publicités : elle fausse les analyses sanguines thyroïdiennes. La biotine interfère avec les tests immunologiques utilisés pour doser la TSH, la T3 et la T4. Le résultat est une TSH faussement basse et une T3 et T4 faussement élevées, ce qui peut laisser croire que le patient est en hyperthyroïdie alors qu’il ne l’est pas. Avant toute prise de sang thyroïdienne, il faut arrêter la biotine au moins 72 heures avant. Cette précaution est rarement mentionnée et j’ai vu des patients dont le traitement thyroïdien a été diminué à tort à cause de résultats faussés par la biotine.
La vitamine D mérite aussi sa place dans ce tableau. Une vitamine D basse (en dessous de 30 nanogrammes par millilitre) est associée à une augmentation des anticorps anti-TPO et à une accélération de la phase télogène. L’objectif pour Hashimoto est de viser entre 60 et 80 nanogrammes, ce qui nécessite souvent une supplémentation de 3000 à 5000 UI par jour.
Le rôle des hormones
La thyroïde n’est pas la seule hormone qui gouverne tes cheveux. Les oestrogènes, la progestérone, la testostérone et le cortisol ont tous un impact direct sur le cycle pilaire. Et dans Hashimoto, toutes ces hormones sont souvent perturbées simultanément.
Les oestrogènes prolongent la phase de croissance du cheveu. C’est pourquoi les femmes enceintes, baignées dans des taux d’oestrogènes records, ont des cheveux magnifiques pendant leur grossesse. Et c’est aussi pourquoi la chute massive en post-partum, quand les oestrogènes s’effondrent, est si brutale et si anxiogène. Les femmes en périménopause, dont les oestrogènes fluctuent violemment avant de décliner, perdent souvent leurs cheveux en même temps que leur cycle se détraque. Quand cette périménopause se combine avec un Hashimoto non diagnostiqué ou mal traité, le résultat sur les cheveux peut être dévastateur.
Le cortisol, l’hormone du stress, provoque ce qu’on appelle un effluvium télogène. Sous stress chronique, le corps redirige ses ressources vers la survie immédiate. Les cheveux, non essentiels à la survie, sont les premiers sacrifiés. Le follicule pileux entre en phase de repos prématurée et le cheveu tombe deux à trois mois après l’événement stressant. C’est pourquoi la chute de cheveux arrive souvent en décalé : tu perds tes cheveux en mars à cause du stress de décembre. Ce délai de trois mois correspond exactement à la durée de la phase télogène. Les patients qui comprennent ce décalage cessent de chercher une cause dans leur quotidien immédiat et commencent à regarder ce qui s’est passé trois mois plus tôt.
Le vol de prégnénolone, ce mécanisme que j’ai décrit en détail dans l’article sur le stress et la thyroïde, aggrave encore la situation. Sous stress chronique, la prégnénolone est redirigée vers la production de cortisol au détriment de la progestérone, de la DHEA et de la testostérone. La progestérone basse crée une dominance oestrogénique relative. La DHEA basse prive le follicule d’un précurseur hormonal important. Et la testostérone, quand elle est convertie en excès en DHT (dihydrotestostérone) par une 5-alpha réductase hyperactive, attaque directement les follicules du vertex et des golfes temporaux. C’est l’alopécie androgénétique, qui touche aussi les femmes, bien que moins souvent évoquée que chez les hommes.
Protocole naturopathique en trois axes
Ma démarche en consultation suit trois axes simultanés. Le premier axe consiste à corriger les carences. On ne fait pas pousser des cheveux sur un terrain déminéralisé. Ferritine au-dessus de 70, zinc optimisé, biotine si besoin (avec les précautions sur les analyses), vitamine D entre 60 et 80, sélénium 200 microgrammes par jour. Le sélénium est particulièrement important parce qu’il réduit les anticorps anti-TPO et protège la glande thyroïde du stress oxydatif. Deux à trois noix du Brésil par jour couvrent le besoin en sélénium si elles viennent d’un sol riche (ce qui n’est pas garanti, d’où l’intérêt de la supplémentation ciblée).
Le deuxième axe est l’équilibre hormonal. Il faut optimiser la T3 libre, pas seulement la TSH. Un patient avec une TSH à 2 mais une T3 libre dans le tiers inférieur de la norme est encore en hypothyroïdie fonctionnelle pour ses cheveux. Je demande systématiquement un bilan thyroïdien complet incluant TSH, T4 libre, T3 libre, T3 reverse et les deux types d’anticorps (anti-TPO et anti-thyroglobuline). Côté surrénales, un cortisol salivaire sur quatre points de la journée permet de savoir si l’axe du stress est en cause. Et pour les femmes, un dosage des oestrogènes, de la progestérone et de la DHEA-S en phase lutéale complète le tableau hormonal.
Le troisième axe est le travail sur le terrain global. L’intestin d’abord : si tu as une perméabilité intestinale, tu malabsorbes tes nutriments et tu nourris l’inflammation qui attaque ta thyroïde et tes follicules. Le foie ensuite : c’est lui qui métabolise les oestrogènes, convertit la T4 en T3, et détoxifie les perturbateurs endocriniens qui dérèglent le cycle pilaire. La glycémie enfin : les pics d’insuline stimulent la conversion de la testostérone en DHT, ce qui aggrave la chute sur le vertex.
Kousmine écrivait que « la santé des cheveux se construit d’abord dans l’assiette et dans l’intestin ». C’est une phrase que je répète souvent en consultation. Les compléments alimentaires sont des béquilles temporaires. Le vrai travail, celui qui produit des résultats durables, passe par la restauration du terrain dans son ensemble. Un intestin qui absorbe correctement, un foie qui détoxifie, des surrénales qui ne sont plus en mode survie, et une alimentation riche en protéines, en bonnes graisses et en micronutriments.
Ce que tu peux observer et quand
Le cycle pilaire a sa propre temporalité. Il faut le respecter, sous peine de découragement prématuré. La phase télogène dure environ trois mois. Cela signifie que les cheveux qui tombent aujourd’hui sont entrés en phase de repos il y a trois mois. Et les cheveux qui repoussent grâce à ton nouveau protocole ne seront visibles que dans trois mois. C’est un exercice de patience.
Les premiers signes encourageants apparaissent en général entre le deuxième et le quatrième mois. De petits cheveux courts, les fameux « baby hair », commencent à apparaître sur la ligne frontale et sur le dessus du crâne. Les ongles, qui partagent les mêmes cofacteurs que les cheveux (zinc, biotine, fer, silicium), se renforcent souvent avant les cheveux, ce qui est un bon signe précurseur. La peau s’améliore aussi : moins sèche, plus souple, moins terne.
Nathalie a suivi ce protocole en trois axes pendant six mois. Sa ferritine est passée de 22 à 85. Son zinc sérique s’est normalisé. Sa T3 libre est remontée dans le tiers supérieur de la norme grâce à l’optimisation des cofacteurs de conversion. À quatre mois, elle m’a envoyé une photo de ses « baby hair » avec un message : « Ils repoussent. » À six mois, sa coiffeuse lui a dit qu’elle avait de la repousse partout. Nathalie ne ramasse plus de poignées de cheveux le matin. Son cuir chevelu ne transparaît plus. Et le sac de compléments de parapharmacie a été remplacé par quatre produits ciblés, choisis en fonction de son bilan biologique et de ses besoins individuels.
Tu veux évaluer tes carences ? Le questionnaire carence en fer et le questionnaire thyroïde de Claeys te donneront un premier aperçu en quelques minutes.
Pour aller plus loin
Si tu perds tes cheveux et que tu soupçonnes ta thyroïde, lis d’abord Le bilan thyroïdien complet pour savoir quoi demander à ton médecin. Explore aussi Thyroïde et oestrogènes pour comprendre le lien hormonal, Carence en fer pour le protocole de supplémentation, et Zinc : le minéral oublié pour approfondir ce cofacteur essentiel.
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