Maxime a quarante ans. Informaticien, il mange des plats préparés, ne cuisine jamais, et ne consomme quasiment aucun fruit ni légume frais. Il est venu me consulter parce que ses gencives saignaient au brossage depuis des mois, qu’il avait des bleus sur les bras sans raison, et que la moindre coupure mettait des semaines à cicatriser. Son dentiste avait diagnostiqué une gingivite et prescrit des bains de bouche. Son médecin avait vérifié ses plaquettes, normales. Personne n’avait pensé au scorbut. Parce que le scorbut, c’est une maladie de marins du XVIIIe siècle, n’est-ce pas ? Non. Le scorbut subclinique est une réalité du XXIe siècle.
La vitamine C est la vitamine la plus connue du public et paradoxalement l’une des plus mal comprises par les médecins. Linus Pauling, double prix Nobel, a passé les dernières décennies de sa carrière à défendre l’idée que des doses élevées de vitamine C pouvaient prévenir et traiter de nombreuses maladies. La médecine officielle l’a moqué. Quarante ans plus tard, la recherche lui donne partiellement raison sur certains points.
Les causes de la carence en vitamine C
L’être humain est l’un des rares mammifères incapables de synthétiser la vitamine C. Une mutation du gène GULO (L-gulonolactone oxydase), survenue il y a environ quarante millions d’années chez nos ancêtres primates, a désactivé la dernière enzyme de la chaîne de biosynthèse. La plupart des mammifères fabriquent des grammes de vitamine C par jour (une chèvre de 70 kilos en produit 13 grammes par jour, et jusqu’à 100 grammes sous stress). Nous, rien. Chaque milligramme doit venir de l’alimentation.
L’alimentation pauvre en fruits et légumes frais est la cause principale. La vitamine C est concentrée dans les fruits (agrumes, kiwi, fraises, cassis) et les légumes crus (poivrons, brocoli, persil, chou). La cuisson détruit trente à soixante pour cent de la vitamine C. Le stockage prolongé en réduit encore la teneur. Un repas de plats préparés, réchauffé au micro-ondes, ne contient quasiment plus de vitamine C.
Le tabagisme est un facteur de déplétion majeur. Chaque cigarette neutralise environ 25 milligrammes de vitamine C par le stress oxydatif qu’elle génère. Un fumeur d’un paquet par jour a des taux plasmatiques de vitamine C inférieurs de trente à quarante pour cent à ceux d’un non-fumeur, même à apports alimentaires identiques.
Le stress chronique augmente les besoins en vitamine C parce que les surrénales en sont le deuxième organe le plus concentré en vitamine C (après l’hypophyse). La synthèse de cortisol consomme de la vitamine C. L’alcool, la pollution, l’inflammation chronique, le diabète et les infections augmentent le stress oxydatif et donc la consommation de vitamine C. L’aspirine réduit les taux plasmatiques. Les contraceptifs oraux diminuent les taux de trente pour cent.
Les symptômes de la carence
La vitamine C est cofacteur de la prolyl hydroxylase et de la lysyl hydroxylase, deux enzymes indispensables à la synthèse du collagène. Sans vitamine C, le collagène produit est instable et ne peut pas maintenir la structure des tissus conjonctifs. Le collagène représente trente pour cent des protéines totales du corps : peau, gencives, vaisseaux sanguins, os, cartilages, tendons, cicatrices.
Les gencives qui saignent (gingivorragies) sont le signe le plus précoce du scorbut subclinique. Les gencives sont un tissu conjonctif à renouvellement rapide, très dépendant du collagène. La fragilité vasculaire se manifeste par des ecchymoses (bleus) apparaissant au moindre choc, des pétéchies (points rouges sur la peau), et des hémorragies périfoliculaires (saignements autour des follicules pileux). La cicatrisation est ralentie ou incomplète.
La fatigue est quasi-constante parce que la vitamine C est nécessaire à la synthèse de la carnitine (via la triméthyllysine hydroxylase et la gamma-butyrobétaïne hydroxylase). Sans carnitine, les acides gras ne peuvent pas entrer dans les mitochondries pour être brûlés, et la production d’énergie chute. La vitamine C est aussi nécessaire à la conversion de la dopamine en noradrénaline et à la synthèse de la sérotonine.
L’immunité est compromise. La vitamine C stimule la prolifération et la fonction des lymphocytes T et B, augmente l’activité des cellules NK (Natural Killer), et protège les neutrophiles contre l’auto-oxydation lors de la phagocytose. Un déficit en vitamine C se traduit par des infections à répétition, une guérison lente, et une susceptibilité accrue aux virus.
Les micronutriments essentiels à la vitamine C
Le fer et la vitamine C ont une relation synergique puissante. La vitamine C réduit le fer ferrique (Fe3+) en fer ferreux (Fe2+), la seule forme absorbable par les entérocytes. Prendre 200 milligrammes de vitamine C avec un repas riche en fer augmente son absorption de trois à six fois. C’est pourquoi dans toute anémie ferriprive, la vitamine C est un adjuvant indispensable.
La vitamine E et la vitamine C forment un couple antioxydant complémentaire. La vitamine E protège les membranes lipidiques contre la peroxydation, et se transforme en radical tocophéryle. La vitamine C régénère la vitamine E en réduisant ce radical. Sans vitamine C, la vitamine E s’épuise rapidement.
Le glutathion est le principal antioxydant intracellulaire, et la vitamine C le régénère en réduisant le glutathion oxydé (GSSG) en glutathion réduit (GSH). C’est une cascade antioxydante : vitamine E → vitamine C → glutathion → sélénium (cofacteur de la glutathion peroxydase).
Les sources alimentaires
Le camu-camu est la source la plus concentrée avec 2800 milligrammes pour 100 grammes. L’acérola contient 1700 milligrammes pour 100 grammes. Le cassis apporte 200 milligrammes pour 100 grammes. Le poivron rouge contient 190 milligrammes pour 100 grammes. Le kiwi apporte 90 milligrammes pour 100 grammes. Les fraises contiennent 60 milligrammes pour 100 grammes. L’orange apporte 50 milligrammes pour 100 grammes. Le brocoli cru contient 90 milligrammes pour 100 grammes. Le persil frais apporte 130 milligrammes pour 100 grammes. Le chou cru contient 50 milligrammes pour 100 grammes.
Les apports recommandés officiels sont de 110 milligrammes par jour en France. Curtay et Mouton recommandent 500 à 1000 milligrammes par jour en dose optimale, et 2 à 4 grammes par jour en dose thérapeutique. Linus Pauling prenait 18 grammes par jour et a vécu jusqu’à 93 ans.
Les antagonistes de la vitamine C
Le tabac est l’antagoniste numéro un. L’aspirine accélère l’élimination rénale. Les contraceptifs oraux réduisent les taux de trente pour cent. Les corticoïdes augmentent les besoins. La cuisson prolongée, l’exposition à l’air et à la lumière dégradent la vitamine C dans les aliments. Le cuivre en excès oxyde la vitamine C. L’alcool réduit l’absorption.
Le stress oxydatif environnemental (pollution, métaux lourds, perturbateurs endocriniens) consomme massivement la vitamine C comme antioxydant de première ligne.
Les causes oubliées de la carence
Le diabète est associé à des taux de vitamine C abaissés de trente pour cent, même à apports identiques, en raison de la compétition glucose-ascorbate pour le transporteur GLUT. L’hyperglycémie réduit l’entrée de la vitamine C dans les cellules.
La chirurgie et les traumatismes augmentent massivement les besoins en vitamine C pour la synthèse de collagène cicatriciel et la gestion du stress oxydatif. Les patients hospitalisés ont des taux de vitamine C souvent effondrés.
L’insuffisance surrénalienne fonctionnelle et le stress chronique épuisent la vitamine C surrénalienne. Les personnes âgées institutionnalisées ont une prévalence de scorbut subclinique de dix à quinze pour cent.
Les compléments alimentaires
L’acide L-ascorbique pur est la forme la plus économique et la plus étudiée. Il peut provoquer des brûlures gastriques et des diarrhées à haute dose. Les formes tamponnées (ascorbate de sodium, de calcium, de magnésium) sont mieux tolérées.
L’acérola et le camu-camu en poudre apportent de la vitamine C naturelle avec les bioflavonoïdes associés (hespéridine, rutine, quercétine) qui améliorent l’absorption et l’action tissulaire.
La vitamine C liposomale est encapsulée dans des liposomes de phosphatidylcholine qui protègent la vitamine C de la dégradation gastrique et permettent une absorption directe par les cellules de l’intestin, sans passer par les transporteurs SVCT saturables. La biodisponibilité est supérieure à celle de l’acide ascorbique oral classique, et les doses élevées ne provoquent pas de diarrhée.
La posologie varie selon l’objectif : 500 milligrammes à 1 gramme par jour en prévention, 2 à 4 grammes par jour en période d’infection ou de stress, et jusqu’à la tolérance digestive (technique de Cathcart : augmenter la dose jusqu’aux premières selles molles, puis redescendre légèrement).
Maxime a commencé par 2 grammes de vitamine C liposomale par jour, répartis en deux prises. En dix jours, ses gencives ne saignaient plus. En trois semaines, les bleus inexpliqués avaient disparu. En un mois, une coupure s’est cicatrisée normalement pour la première fois en un an. Il a aussi commencé à manger un kiwi et un poivron rouge par jour. Parfois, le scorbut du XXIe siècle se soigne avec un kiwi.
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Pour aller plus loin
- Vitamine A (rétinol) : vision, immunité et renouvellement cellulaire
- Vitamine E (tocophérol) : gardienne des membranes et de la fertilité
- Acétylcholine : le neurotransmetteur oublié de ta mémoire
- Balance oxydative : le test du Dr Brack pour mesurer ton stress oxydant
Sources
- Hemilä, Harri, et Elizabeth Chalker. “Vitamin C for preventing and treating the common cold.” Cochrane Database of Systematic Reviews 1 (2013) : CD000980.
- Carr, Anitra C., et Silvia Maggini. “Vitamin C and immune function.” Nutrients 9.11 (2017) : 1211.
- Curtay, Jean-Paul. Nutrithérapie : bases scientifiques et pratique médicale. Testez Éditions, 2016.
- Pauling, Linus. Vitamin C and the Common Cold. San Francisco : W. H. Freeman, 1970.
- Kousmine, Catherine. Soyez bien dans votre assiette jusqu’à 80 ans et plus. Paris : Tchou, 1980.
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