Micronutrition · · 10 min de lecture · Mis à jour le

Cancer et alimentation, ce que la micronutrition change dans l'équation

Le Pr Castronovo présente le cancer comme une maladie métabolique évitable à 90-95%, mécanismes moléculaires, rôle de l'alimentation (35% des cancers),.

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François Benavente

Naturopathe certifié

Il s’appelle Philippe, il a 54 ans, et il pense que le cancer est une loterie. Sa collègue de bureau, non fumeuse, sportive, mangeait bio : cancer du poumon à 47 ans. Son voisin, deux paquets par jour depuis 30 ans : rien. Alors Philippe a décidé que la prévention ne servait à rien. Que c’était une question de malchance. Que « quand c’est ton tour, c’est ton tour ». Il continue à manger ses steaks grillés au barbecue, ses plats préparés micro-ondés, ses biscuits industriels. Il boit son vin rouge « pour les antioxydants ». Et il dort tranquille.

Quand le Pr Vincent Castronovo ouvre son cours de 250 diapositives sur le cancer au DU de Micronutrition, il projette un graphique qui devrait empêcher quiconque de dormir tranquille : 90 à 95 % des cancers sont liés à des facteurs environnementaux et au mode de vie1. Cinq à dix pour cent seulement sont purement génétiques. L’alimentation représente à elle seule 30 à 35 % des causes de cancer. Le tabac 25 à 30 %. Les infections 15 à 20 %. L’obésité 10 à 20 %. L’alcool 4 à 6 %. La phrase de Castronovo tombe comme un verdict : « Le cancer est une maladie évitable qui requiert des modifications importantes du mode de vie. »

« Chaque jour dans notre organisme, 200 milliards de cellules meurent et sont remplacées. 2 300 000 cellules par seconde. Le cancer, c’est quand ce renouvellement échappe au contrôle. » Pr Vincent Castronovo, DU de Micronutrition

Comprendre la cellule pour comprendre le cancer

Le corps humain est composé de 100 000 milliards de cellules. Deux lois fondamentales gouvernent leur fonctionnement. Première loi : le nombre de cellules pour un tissu donné reste stable. Deuxième loi : l’intégrité territoriale : les cellules d’un tissu restent dans leur territoire2. Le cancer viole ces deux lois. Les cellules se divisent de manière anarchique et ne respectent plus les frontières tissulaires.

Chaque jour, 200 milliards de cellules meurent et sont remplacées. En 3 mois, toutes les cellules du sang sont remplacées. En 36 heures, celles de l’intestin. En 12 heures, celles de l’estomac. Ce renouvellement est contrôlé par un équilibre entre la division cellulaire (régulée par le cycle cellulaire et ses points de contrôle) et la mort cellulaire programmée (apoptose).

Avant chaque division, la cellule doit recopier l’intégralité de ses 3 milliards de paires de bases d’ADN. L’ADN polymérase commet environ 1 erreur pour 10 millions de nucléotides copiés sans réparation par mismatch3. Avec le système de réparation, le taux tombe à 1 erreur pour un milliard. Mais sur 200 milliards de divisions par jour, cela représente des milliers de mutations quotidiennes. La plupart sont sans conséquence. Mais si la mutation touche un gène critique : un oncogène (accélérateur) ou un gène suppresseur de tumeur (frein, dont le plus célèbre est P53, le gardien du génome) :, le processus cancéreux peut s’initier.

La carcinogenèse : un processus en trois étapes que tu nourris chaque jour

Le cancer ne survient pas en un jour. C’est un processus en trois étapes qui prend 10 à 30 ans4.

L’initiation : une cellule subit une mutation irréversible dans son ADN. L’agent initiateur peut être un cancérogène chimique (hydrocarbures aromatiques polycycliques du barbecue, acrylamide des cuissons à haute température, nitrosamines des charcuteries), un agent physique (UV, rayonnements ionisants) ou un agent biologique (virus HPV, Helicobacter pylori, hépatite B/C). Cette cellule initiée est potentiellement cancéreuse mais reste silencieuse si rien ne la stimule.

La promotion : des facteurs de promotion stimulent la prolifération de la cellule initiée. L’inflammation chronique est le promoteur le plus puissant. Les cytokines pro-inflammatoires (TNF-alpha, IL-6), l’activation permanente de NF-κB : le facteur de transcription maître de l’inflammation que j’aborde dans l’article sur la nutrition anti-inflammatoire :, et les prostaglandines E2 créent un microenvironnement qui favorise la division cellulaire et supprime l’apoptose. L’excès d’insuline (lié à l’insulinorésistance) est un autre promoteur puissant : l’insuline et l’IGF-1 sont des facteurs de croissance cellulaire.

La progression : la tumeur acquiert de nouvelles mutations qui lui confèrent l’autonomie de croissance, la capacité d’induire l’angiogenèse (formation de vaisseaux sanguins pour se nourrir), la résistance à l’apoptose, et enfin la capacité de métastaser : de quitter son territoire pour coloniser d’autres organes.

Les 3 etapes de la carcinogenese : initiation, promotion, progression

L’alimentation : 35 % de l’équation que tu contrôles entièrement

Castronovo cite l’étude de Doll et Peto (1981) puis la méta-analyse d’Anand et al. (2008) : l’alimentation est responsable de 30 à 35 % des cancers5. Plus que le tabac pour certaines localisations (côlon, sein, prostate, estomac). Ce n’est pas un aliment isolé qui cause le cancer. C’est un pattern alimentaire maintenu pendant des décennies.

Les mécanismes par lesquels l’alimentation moderne favorise le cancer sont multiples et convergents :

L’excès de sucre et de glucides raffinés entretient l’hyperinsulinisme chronique. L’insuline et l’IGF-1 stimulent la prolifération cellulaire et inhibent l’apoptose. Les cellules cancéreuses, qui fermentent le glucose (effet Warburg), sont littéralement nourries par l’hyperglycémie.

L’excès d’oméga-6 par rapport aux oméga-3 (ratio de 15-20 pour 1 au lieu de 3-4 pour 1) bascule le métabolisme des prostaglandines vers les PGE2 pro-inflammatoires et pro-tumorales, comme je l’explique dans l’article sur les oméga-3.

Les cuissons à haute température produisent des amines hétérocycliques (viandes grillées), de l’acrylamide (frites, toasts, biscuits), des hydrocarbures aromatiques polycycliques (barbecue, fumage). La cuisson douce en dessous de 110°C élimine la quasi-totalité de ces cancérogènes.

Les additifs et pesticides : l’exposome chimique que décrit le Pr Coumoul : apportent une charge toxique quotidienne que les systèmes de détoxication hépatique peinent à éliminer.

Le déficit en fibres et en prébiotiques appauvrit le microbiote intestinal, comme je l’explique dans l’article sur la dysbiose. Or le microbiote produit le butyrate, un acide gras à chaîne courte qui inhibe la prolifération des cellules cancéreuses coliques et induit leur apoptose.

L’épigénétique du cancer : quand l’alimentation reprogramme tes gènes

Comme je l’ai détaillé dans l’article sur l’épigénétique, le cancer est une maladie épigénétique autant que génétique. L’hypométhylation globale de l’ADN active les oncogènes silencieux. L’hyperméthylation spécifique des promoteurs éteint les gènes suppresseurs de tumeurs, les gènes de réparation de l’ADN et les gènes de l’apoptose6.

La bonne nouvelle : ces modifications épigénétiques sont réversibles. Les donneurs de méthyl alimentaires : folates (B9 sous forme 5-MTHF), méthionine, bétaïne, choline : maintiennent les patterns de méthylation normaux. Le sulforaphane du brocoli est un inhibiteur des histones désacétylases (HDAC) : il réactive l’expression des gènes suppresseurs de tumeurs. Les catéchines du thé vert (EGCG) inhibent les DNA méthyltransférases (DNMT), empêchant l’hyperméthylation des gènes protecteurs.

Ce que tu manges reprogramme tes gènes chaque jour. Dans un sens ou dans l’autre.

Le stress oxydatif : l’initiateur silencieux

Le stress oxydatif : que je détaille dans l’article sur les défenses antioxydantes endogènes : est un initiateur puissant du cancer. Les radicaux libres (superoxyde, hydroxyle, peroxynitrite) attaquent directement l’ADN, provoquant des cassures simple brin, des cassures double brin, des modifications de bases (8-oxo-guanine) qui, si elles ne sont pas réparées, deviennent des mutations permanentes7.

Les systèmes de défense endogènes : SOD (cuivre-zinc-manganèse), glutathion peroxydase (sélénium), catalase (fer) : sont la première ligne de défense. Mais quand l’exposition aux radicaux libres dépasse les capacités de défense (tabac, pollution, cuissons à haute température, inflammation chronique, excès de fer libre), le stress oxydatif s’installe et les mutations s’accumulent.

Les antioxydants alimentaires : polyphénols, caroténoïdes, vitamine C, vitamine E : ne remplacent pas les systèmes endogènes. Ils les complètent. Et certains, à haute dose, peuvent paradoxalement devenir pro-oxydants. C’est pourquoi Castronovo insiste sur une alimentation riche en fruits et légumes colorés plutôt que sur la supplémentation aveugle en antioxydants.

Les 6 leviers de prevention du cancer par l'alimentation et la micronutrition

La prévention primaire : ce que la micronutrition change concrètement

La prévention primaire du cancer selon Castronovo repose sur quatre piliers environnementaux : tabac, soleil, toxiques, alimentation8. La micronutrition agit sur le quatrième et renforce la défense contre les trois autres.

Le protocole nutritionnel anti-cancer cible :

L’inflammation : nutrition anti-inflammatoire (ratio oméga-6/oméga-3 cible : 3 pour 1), curcuma (500-1000 mg/jour de curcuminoïdes avec pipérine), resvératrol, quercétine, thé vert (3-5 tasses/jour ou EGCG en complément).

Le stress oxydatif : crucifères (3-5 portions par semaine minimum : brocoli, chou, chou-fleur, chou kale), ail et alliacés (composés soufrés qui activent Nrf2 et les enzymes de détoxication de phase II), petits fruits rouges (anthocyanes), sélénium (100-200 µg/jour, dosé au préalable).

L’insulinorésistance : index glycémique bas, suppression des sucres raffinés et farines blanches, activité physique régulière (l’exercice réduit le risque de cancer du côlon de 40 à 50 %, du sein de 20 à 40 %).

La détoxication : soutien des trois phases de la détoxication hépatique, limitation de l’exposition aux perturbateurs endocriniens, cuisson douce.

La vitamine D : le récepteur VDR (Vitamin D Receptor) est exprimé dans la plupart des tissus de l’organisme. La vitamine D induit la différenciation cellulaire, inhibe la prolifération et favorise l’apoptose des cellules anormales. Une méta-analyse a montré qu’un taux de 25-OH-D3 supérieur à 40 ng/mL est associé à une réduction de 50 % du risque de cancer du côlon.

Le microbiote : fibres prébiotiques (15-25 g/jour de fibres variées), probiotiques ciblés, alimentation fermentée. Le microbiote intestinal module l’immunité anti-tumorale. Les recherches récentes montrent que la composition du microbiote influence même la réponse à l’immunothérapie.

Philippe ne joue pas à la loterie. Il programme sa biologie chaque jour, à chaque repas, à chaque choix de vie. Le cancer met 10 à 30 ans à se développer. C’est une fenêtre immense pour agir. L’alimentation n’est pas une garantie absolue. Mais c’est 35 % de l’équation entre tes mains. Et 35 % d’un risque mortel, ça vaut le coup de s’y intéresser.


Pour aller plus loin

Footnotes

  1. Anand P et al. Cancer is a preventable disease that requires major lifestyle changes. Pharm Res. 2008;25(9):2097-116. Cité par le Pr Castronovo, cours « Cancer et Micronutrition », DU MAPS 2020.

  2. Pr Vincent Castronovo, ibid. 100 000 milliards de cellules, 200 milliards renouvelées par jour, deux lois fondamentales (stabilité du nombre et intégrité territoriale).

  3. Ibid. Taux d’erreur de l’ADN polymérase : 1/10^7 sans mismatch repair, 1/10^9 avec.

  4. Ibid. Carcinogenèse en trois étapes : initiation, promotion, progression. Processus de 10 à 30 ans.

  5. Doll R, Peto R. The causes of cancer. JNCI 1981. Anand P et al. 2008. Alimentation : 30-35 % des causes de cancer.

  6. Pr Laure Weill, cours « Génétique et épigénétique », DU MAPS 2020. Hypométhylation globale et hyperméthylation spécifique des promoteurs dans les cellules cancéreuses.

  7. Pr Vincent Castronovo, cours « Énergie et stress oxydant », DU MAPS 2020. Radicaux libres et dommages à l’ADN.

  8. Ibid. Quatre piliers de la prévention primaire : tabac, soleil, toxiques, alimentation.

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Questions fréquentes

01 L'alimentation peut-elle vraiment prévenir le cancer ?

Oui. Selon la méta-analyse d'Anand et al. (Pharmaceutical Research, 2008), 90 à 95 % des cancers sont liés à des facteurs environnementaux et au mode de vie. L'alimentation représente à elle seule 30 à 35 % des causes de cancer, devant le tabac (25-30 %). Le cancer est une maladie évitable qui requiert des modifications importantes du mode de vie, c'est la conclusion du Pr Castronovo au DU de Micronutrition.

02 Comment une cellule normale devient-elle cancéreuse ?

Le cancer résulte de l'accumulation de mutations dans deux types de gènes , les oncogènes (accélérateurs du cycle cellulaire) et les gènes suppresseurs de tumeurs (freins). Normalement, 200 milliards de cellules meurent et sont remplacées chaque jour dans l'organisme. Le cancer survient quand ce renouvellement échappe au contrôle, les cellules se divisent de manière anarchique et ne respectent plus l'intégrité territoriale tissulaire. Ce processus prend 10 à 30 ans.

03 Quels aliments sont protecteurs contre le cancer ?

Les crucifères (brocoli, chou, chou-fleur) contiennent des isothiocyanates et du sulforaphane qui activent les enzymes de détoxication de phase II. L'ail et les alliacés (oignon, poireau) apportent des composés soufrés anticancéreux. Le curcuma (avec pipérine pour la biodisponibilité) est anti-inflammatoire et pro-apoptotique. Les petits fruits rouges (myrtilles, framboises) sont riches en anthocyanes antioxydantes. Le thé vert apporte des catéchines (EGCG) anti-angiogéniques. Les poissons gras fournissent les oméga-3 anti-inflammatoires.

04 Peut-on prendre des antioxydants pendant un traitement anticancéreux ?

C'est un sujet controversé qui nécessite un suivi médical individualisé. Certains antioxydants à haute dose peuvent interférer avec la chimiothérapie ou la radiothérapie, dont le mécanisme repose parfois sur le stress oxydatif pour tuer les cellules tumorales. En revanche, certains micronutriments (sélénium, vitamine D, oméga-3) peuvent être bénéfiques en accompagnement sous contrôle médical. Le Pr Castronovo insiste sur la complémentarité des approches, jamais l'opposition.

05 Quel est le lien entre inflammation chronique et cancer ?

L'inflammation chronique est un terrain favorable au cancer. Les cytokines pro-inflammatoires (TNF-alpha, IL-6), l'activation permanente de NF-κB, le stress oxydatif chronique et la production excessive de prostaglandines E2 créent un microenvironnement tumoral qui favorise la prolifération cellulaire, l'angiogenèse (formation de nouveaux vaisseaux pour nourrir la tumeur) et la suppression de l'apoptose (mort programmée). C'est pourquoi la nutrition anti-inflammatoire est un pilier de la prévention.

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