Naturopathie · · 21 min de lecture · Mis à jour le

Paul Carton : le médecin naturiste qui a inspiré Marchesseau

Force vitale, émonctoires, tempéraments : Paul Carton, le médecin naturiste qui a posé les fondations de la naturopathie française.

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François Benavente

Naturopathe certifié

On parle souvent de Marchesseau comme du père fondateur de la naturopathie française. C’est vrai. Mais Marchesseau avait un maitre. Un homme dont l’oeuvre est si vaste, si rigoureuse, si en avance sur son temps que la naturopathie contemporaine tout entière repose sur ses fondations sans toujours le savoir. Cet homme, c’est Paul Carton. Médecin, penseur, rebelle à sa propre profession, il est mort en 1947 après avoir consacré cinquante ans de sa vie à démontrer que la médecine moderne s’était fourvoyée en oubliant Hippocrate. Si tu as lu mon article sur Hippocrate et les origines de la naturopathie, tu as vu que je le citais déjà. Il est temps de lui consacrer l’article qu’il mérite.

Je vais te raconter l’histoire d’un homme qui a guéri sa propre tuberculose en désobéissant à ses confrères, qui a réfuté la théorie des calories quarante ans avant que la science le fasse, qui a posé les bases de tout ce que j’enseigne en cabinet et chez Naturaneo. Un homme dont la devise, « Bienheureux ceux qui souffrent », résume toute sa philosophie : la souffrance est un signal, pas un ennemi.

La tuberculose qui a tout changé

Paul Carton est né en 1875. Il étudie la médecine, obtient son diplôme, et commence à exercer comme n’importe quel jeune médecin de son époque. Puis la tuberculose le frappe. A la fin du XIXe siècle, la tuberculose est un fléau qui décime l’Europe. Et la médecine officielle a trouvé son protocole : cinq grands repas quotidiens, avec 250 à 500 grammes de viande crue et six à dix-huit oeufs crus par jour. L’idée, c’est de suralimenter le malade pour compenser la consomption, cette fonte musculaire qui accompagne la maladie. Sur le papier, ça tient. En pratique, c’est un désastre.

Carton suit le protocole. Son état se dégrade. Les viandes crues, les oeufs par dizaines, les cinq repas forcés noient son organisme sous une marée de déchets acides que son corps épuisé ne peut plus éliminer. Il observe ses camarades de sanatorium mourir les uns après les autres en suivant scrupuleusement les prescriptions. Et puis il fait quelque chose d’impensable pour un médecin de son époque : il désobéit.

Il jeûne cinq jours.

Cinq jours sans nourriture, dans un sanatorium ou les médecins prescrivent de manger six fois par jour. L’audace est folle. Le résultat est spectaculaire. En cessant de surcharger un organisme déjà en détresse, en libérant ses organes émonctoires de cette montagne de déchets, Carton permet à sa force vitale de reprendre le dessus. Il guérit. Pas en ajoutant quelque chose. En retirant. C’est exactement le principe fondamental que j’explique dans l’article sur le jeûne et les monodiètes en naturopathie : parfois, la première chose à faire n’est pas de nourrir, c’est de laisser le corps respirer.

Cette expérience marque un tournant irréversible. Carton comprend dans sa chair ce qu’Hippocrate enseignait vingt-cinq siècles plus tôt : la force vitale est la seule véritable guérisseuse, et le rôle du médecin est de lui dégager le chemin. Il bascule vers le végétarisme, la vie en plein air, l’hygiène naturelle. Il commence à écrire. Et il ne s’arrêtera plus jamais.

« La digestion est un combat »

C’est une phrase de Carton que je cite souvent en consultation. Pas pour faire peur, mais pour remettre les pendules à l’heure. On mange trois fois par jour sans jamais penser à ce que cela demande au corps. Or la digestion est le processus le plus énergivore de l’organisme. Elle mobilise le système nerveux parasympathique, les enzymes pancréatiques, la bile hépatique, le péristaltisme intestinal, le système immunitaire de la muqueuse, la flore bactérienne du côlon. Chaque repas est une opération logistique d’une complexité immense.

Carton avait compris que tout commence là. Pas dans le sang, pas dans le cerveau, pas dans les gènes. Dans l’assiette. La qualité de ce que tu manges, la quantité que tu ingères, la fréquence à laquelle tu sollicites ton système digestif, tout cela détermine la qualité de ton terrain, de tes humeurs, de ta vitalité. Si ta digestion est un combat perdu d’avance parce que tu manges trop, trop vite, trop transformé, trop cuit, trop souvent, alors les déchets s’accumulent, les émonctoires saturent, et la maladie s’installe.

Ce qui est remarquable chez Carton, c’est qu’il a su formuler cette vérité ancienne dans un langage médical rigoureux. Il n’était pas un marginal illuminé. C’était un médecin diplômé, formé à la même école que ses contradicteurs, qui a retourné les armes de la science contre les erreurs de la science. Et il l’a fait avec une férocité intellectuelle rare. Il parlait de la médecine officielle comme d’une « fausse science, qui a intronisé une foule de pratiques éminemment nocives ». C’était courageux. C’était aussi exact.

Le transformateur énergétique : l’image qui résume tout

Si je devais résumer la pensée de Carton en une seule image, ce serait celle du transformateur énergétique. C’est un modèle d’une simplicité géniale qui permet de comprendre comment fonctionne un organisme vivant, et surtout comment il dysfonctionne.

L’organisme humain fonctionne comme un transformateur d’énergies en trois étapes. La première étape, ce sont les apports : tout ce qui entre dans le corps par les trois voies d’entrée que sont les voies digestives, les voies respiratoires et les voies cutanées. Tu manges, tu respires, tu absorbes par la peau. La deuxième étape, ce sont les transformations : le métabolisme cellulaire, cette alchimie biochimique qui convertit les matières premières en énergie, en structures, en hormones, en neurotransmetteurs. La troisième étape, ce sont les éliminations : l’évacuation des déchets produits par les transformations, via les émonctoires.

« L’accumulation de déchets est la source de toutes les maladies, et la réduction de cet amas de toxines devient la manoeuvre thérapeutique numéro un. » Paul Carton

Cette phrase est le coeur battant de toute la naturopathie. Relis-la. Si les déchets s’accumulent plus vite qu’ils ne sont éliminés, le terrain s’encrasse. Et c’est cet encrassement qui produit les symptômes, les inflammations, les douleurs, les troubles fonctionnels puis les maladies chroniques. D’ou viennent ces déchets en excès ? De la première étape, principalement. Des apports alimentaires inadaptés aux besoins réels de l’organisme. Trop de protéines animales, trop de sucres raffinés, trop d’aliments transformés, trop de cuissons agressives, trop de repas, tout court.

Ce modèle est d’une puissance opérationnelle considérable. En consultation, je l’utilise comme grille de lecture permanente. Quand un patient arrive avec une fatigue chronique, un eczéma, des migraines ou des troubles digestifs, ma première question intérieure est toujours la même : à quelle étape du transformateur se situe le déséquilibre ? Est-ce un problème d’apports (alimentation inadaptée, air pollué, produits cutanés toxiques) ? De transformations (insuffisance enzymatique, dysbiose, carence en cofacteurs) ? Ou d’éliminations (émonctoires saturés, sédentarité, constipation chronique) ? Souvent, c’est un mélange des trois. Mais la hiérarchisation change tout dans l’ordre des interventions.

La guerre contre les calories

Carton était en avance sur son temps de plusieurs décennies. Un exemple frappant : sa réfutation de la théorie des calories. A son époque, le chimiste Wilbur Olin Atwater avait mis au point un système de mesure calorique des aliments en les brûlant dans un calorimètre. Cette méthode, inventée pour calculer le rendement énergétique des locomotives à vapeur, a été transposée telle quelle à la nutrition humaine. On a décidé qu’un gramme de glucides vaut quatre calories, qu’un gramme de protéines vaut quatre calories, qu’un gramme de lipides vaut neuf calories, et qu’il suffisait de calculer les entrées et les sorties pour gérer le poids et la santé.

Carton a vu l’absurdité de cette transposition. Le corps humain n’est pas une locomotive. Il ne brûle pas les aliments dans une chambre de combustion. Il les digère, les transforme, les assimile, les utilise ou les stocke selon des mécanismes biochimiques d’une complexité infinie qui dépendent du microbiote, de l’état hormonal, du stress, du sommeil, du tempérament. Deux personnes qui mangent exactement la même chose n’en tireront pas la même énergie, ne produiront pas les mêmes déchets. La calorie ne veut rien dire sans le terrain qui la reçoit.

C’est exactement ce que la recherche en nutrition redécouvre aujourd’hui. Les études sur le microbiote montrent que la flore intestinale modifie l’extraction calorique des aliments. Les travaux sur la chronobiologie montrent que le même repas n’a pas le même impact métabolique selon l’heure. Carton avait vu tout cela, pas avec les outils de la science moderne, mais avec le regard clinique d’un médecin qui observait ses patients au lieu de compter leurs calories.

« Docteur spécialisé = médecine incomplète »

C’est une formule tranchante. Carton citait Platon : « Il n’y a de science que du général. » Un médecin qui ne regarde qu’un organe ne voit pas l’homme. Le cardiologue voit le coeur. L’endocrinologue voit la thyroïde. Le gastro-entérologue voit l’intestin. Mais qui regarde la personne entière, avec son histoire, son tempérament, ses émotions, son mode de vie, ses apports, ses éliminations, sa force vitale ?

La spécialisation médicale sauve des vies chaque jour, je ne le nie pas. Mais Carton pointait un danger réel : à force de découper l’être humain en morceaux, on perd la vision d’ensemble. Une femme qui consulte pour une hypothyroïdie recevra de la lévothyroxine. Si elle a des troubles du sommeil, un somnifère. Si elle a une constipation chronique, un laxatif. Trois spécialistes, trois ordonnances, zéro vision globale. Un naturopathe formé à l’école de Carton verra que la thyroïde ralentie, le sommeil perturbé et l’intestin paresseux sont trois expressions d’un même terrain : un organisme encrassé, une force vitale basse, des émonctoires saturés. Le traitement ne sera pas trois médicaments. Ce sera une refonte de l’hygiène de vie. C’est ce que Carton nous a transmis, et c’est ce que Marchesseau a érigé en principe fondateur dans les bases de la naturopathie.

Le plus hippocratique des médecins

Ce qualificatif n’est pas de moi. C’est celui que l’histoire de la naturopathie francophone a attribué à Carton, et il est parfaitement mérité. Carton a consacré sa vie entière à remettre Hippocrate au centre de la réflexion médicale. La force vitale, les tempéraments, les humeurs, les émonctoires, l’alimentation comme premier médicament, l’éducation du patient, le respect des lois naturelles : tout ce qu’Hippocrate avait posé vingt-cinq siècles plus tôt, Carton l’a traduit en langage médical moderne.

Il reprend les quatre tempéraments hippocratiques, le sanguin, le bilieux, le nerveux et le lymphatique, et les articule autour de quatre appareils physiologiques : le digestif, le respiratoire, le nerveux et l’ostéomusculaire. Ce remaniement est important parce qu’il permet de passer d’une classification purement humorale, qui peut sembler archaïque, à une lecture fonctionnelle du corps. Chaque tempérament correspond à un système dominant, avec ses forces et ses faiblesses, ses tendances pathologiques, ses besoins spécifiques en alimentation, en mouvement, en repos.

« La force vitale est la plus puissante force de cohésion et d’action de tout ce qui existe. Seul le raisonnement peut la concevoir. » Hippocrate, cité par Paul Carton

Carton insiste : cette force n’est pas mesurable au laboratoire. Elle n’est ni chimique ni physique. Elle est ce principe organisateur qui fait qu’un organisme vivant est plus que la somme de ses molécules. C’est elle qui orchestre la cicatrisation d’une plaie, la résolution d’une fièvre, la régénération d’un tissu hépatique. Le travail du médecin, du naturopathe, de tout praticien de santé, n’est pas de se substituer à cette force, mais de créer les conditions pour qu’elle s’exprime pleinement. C’est la raison pour laquelle Carton plaçait le vis medicatrix naturae d’Hippocrate au sommet de sa pensée médicale.

Les émonctoires : la hiérarchie oubliée

Parmi les contributions majeures de Carton, il y a sa hiérarchisation des émonctoires. Les émonctoires, ce sont les organes chargés d’éliminer les déchets du métabolisme. Le foie, les intestins, les reins, la peau, les poumons. Chaque naturopathe le sait. Mais Carton a établi un ordre de priorité que beaucoup ont oublié, et qui change la stratégie thérapeutique.

Premier émonctoire : les intestins. C’est la voie d’élimination principale, celle par laquelle transitent les résidus alimentaires, les toxines hépatiques conjuguées par la bile, les cellules mortes de la muqueuse, les bactéries usagées du microbiote. Quand l’intestin dysfonctionne, quand le transit est lent, quand la constipation s’installe, c’est tout le système d’élimination qui se grippe. Les déchets stagnent, fermentent, putréfient. La perméabilité intestinale augmente. Les toxines repassent dans le sang au lieu d’être évacuées. C’est la raison pour laquelle je commence presque toujours par l’intestin en consultation. Avant de drainer le foie, avant de stimuler les reins, il faut s’assurer que la porte de sortie principale est ouverte.

Deuxième émonctoire : les reins. Ils filtrent les déchets acides, l’urée, l’acide urique, la créatinine, les acides organiques. C’est la voie de sortie des déchets cristalloidaux, ceux qui sont produits par l’excès de protéines animales, de sucre, d’alcool, de stress. Quand les reins peinent, les acides s’accumulent dans les tissus, les articulations, les muscles. Les douleurs apparaissent, la fatigue s’installe, le terrain s’acidifie.

Troisième émonctoire : la peau. Elle élimine par la transpiration, par la séborrhée, par les éruptions cutanées. L’eczéma, le psoriasis, l’acné persistante sont souvent le signe que les émonctoires en amont, intestins et reins, sont saturés et que la peau prend le relais. C’est ce que Carton appelait la dérivation émonctorielle : quand un émonctoire est débordé, le suivant dans la hiérarchie compense.

Quatrième émonctoire : les voies respiratoires. Elles expulsent le CO2, les acides volatils, les mucosités. Les bronchites chroniques, la toux grasse persistante, l’encombrement sinusal répétitif sont autant de signaux que les voies respiratoires travaillent en surrégime pour compenser les défaillances d’autres émonctoires.

Cette hiérarchie guide toute la stratégie de drainage en naturopathie. C’est exactement la logique que j’applique dans les protocoles de détox de printemps : on ouvre les portes de sortie dans l’ordre, du bas vers le haut, des intestins vers les poumons, en s’assurant que chaque étape est fonctionnelle avant de passer à la suivante. Drainer le foie sans avoir d’abord rétabli un transit intestinal correct, c’est comme ouvrir les vannes d’un barrage sans vérifier que le lit de la rivière en aval est dégagé.

L’accompagnement en trois dimensions

Carton ne se contentait pas de diagnostiquer. Il accompagnait en trois dimensions, qui correspondent aux trois voies d’entrée du transformateur énergétique.

La dimension digestive d’abord. Carton avait élaboré un « menu standard » fondé sur le végétarisme, la frugalité et le respect des rythmes digestifs. Pas de viande, ou très peu. Des céréales complètes, des légumes cuits et crus, des fruits, des oléagineux. Des repas simples, peu mélangés, à heures fixes. Ce menu standard n’était pas dogmatique : il s’adaptait au tempérament du patient. Un sanguin pléthorique n’avait pas les mêmes besoins qu’un nerveux amaigri. Mais le principe restait : diminuer les apports toxiniques pour soulager le transformateur.

La dimension respiratoire ensuite. L’air pur, le contact avec la nature, les exercices de respiration profonde, la vie au grand air. Carton considérait que la vie urbaine, avec son air vicié et sa sédentarité, était incompatible avec une santé véritable. Le principe reste transposable : ouvre les fenêtres, marche chaque jour, respire profondément, expose-toi au soleil. L’air est le premier aliment du corps, et nous l’oublions systématiquement.

La dimension cutanée enfin. Les bains froids et chauds, les frictions, les douches alternatives, la transpiration par l’exercice physique. Carton savait que stimuler la circulation cutanée, provoquer une sudation régulière, c’était accélérer l’élimination des déchets et revitaliser l’organisme. C’est la même logique que celle de Salmanoff et de ses bains hyperthermiques, un outil que j’utilise régulièrement chez les patients dont les intestins et les reins sont trop fatigués pour supporter un drainage intense.

L’esprit, la force vitale et le corps : trois niveaux de constitution

C’est ici que Carton dépasse le simple cadre de la médecine pour entrer dans une vision philosophique de l’être humain. Il décrit trois niveaux de constitution qui s’emboitent comme des poupées russes.

Le premier niveau, c’est le corps. La structure physique, les organes, les tissus, les liquides. C’est le niveau que la médecine conventionnelle explore avec ses scanners, ses analyses de sang, ses biopsies. C’est indispensable, mais c’est insuffisant.

Le deuxième niveau, c’est la force vitale. Cette énergie organisatrice qui anime le corps, qui orchestre les millions de réactions biochimiques simultanées, qui maintient l’homéostasie, qui répare, régénère, adapte. Sans elle, le corps n’est qu’un assemblage inerte de molécules. C’est le niveau ou travaille le naturopathe : soutenir, préserver, relancer la force vitale.

Le troisième niveau, c’est l’esprit. La pensée, les émotions, les croyances, la philosophie de vie, le sens que l’on donne à son existence. Et c’est là que Carton est le plus audacieux. Il affirme que la dépression, par exemple, peut avoir trois origines distinctes : des carences physiques (déficit en fer, en magnésium, en acides gras, en sérotonine), un épuisement vital (surmenage, mauvais sommeil, sédentarité), ou une philosophie erronée, c’est-à-dire une vision de la vie qui ne nourrit pas l’âme. Cette troisième cause, aucun complément alimentaire ne peut la traiter. C’est le domaine de l’éducation, de la psychologie, de la philosophie.

« Bienheureux ceux qui souffrent. » Paul Carton

Cette devise peut sembler provocante. Elle ne l’est pas. Carton ne glorifiait pas la souffrance. Il disait que la souffrance est un messager. Elle te montre ou tu te trompes, dans ton alimentation, dans ton rythme de vie, dans tes choix existentiels. Supprimer la douleur sans en comprendre le message, c’est tuer le messager. Ecouter le message, corriger la trajectoire, transformer la souffrance en apprentissage, c’est le chemin de la guérison véritable. Hippocrate ne disait rien d’autre avec son « Docere » : le rôle du médecin est d’enseigner au patient, pas de le rendre dépendant d’un traitement qu’il ne comprend pas.

Le mental du patient : Docere

Carton reprenait le « Docere » d’Hippocrate avec une insistance particulière. Le mot latin signifie « j’enseignerai ». Ce n’est pas une suggestion, c’est un engagement. Le médecin naturiste ne se contente pas de prescrire un régime ou des plantes. Il éduque. Il explique. Il rend le patient capable de comprendre son propre corps, ses propres signaux, ses propres déséquilibres.

C’est une dimension que la médecine moderne a presque entièrement abandonnée. Une consultation de quinze minutes, une ordonnance, et au revoir. Le patient repart avec ses médicaments sans comprendre pourquoi il est malade, sans savoir ce qui a provoqué son déséquilibre, sans avoir les clés pour éviter la rechute. Carton considérait cette attitude comme une trahison du serment médical.

En naturopathie, la consultation dure une heure, parfois une heure et demie. Pas parce que le naturopathe aime s’écouter parler, mais parce qu’il faut du temps pour écouter, pour expliquer, pour transmettre. Quand un patient sort de mon cabinet, il doit comprendre pourquoi il va mal, ce qui a provoqué son déséquilibre, et ce qu’il peut faire concrètement pour y remédier. C’est l’héritage direct de Carton. C’est l’héritage direct d’Hippocrate.

La filiation : de Carton à Marchesseau

Comment un médecin naturiste du début du XXe siècle est-il devenu le maitre à penser du fondateur de la naturopathie française ? La réponse tient en une phrase que je trouve magnifique : « Socrate fut un maitre pour Platon. Indirectement, Carton le fut aussi pour Marchesseau. »

Le mot « indirectement » est important. Marchesseau n’a pas été l’élève direct de Carton au sens académique du terme. Mais il a lu ses oeuvres, intégré ses concepts, et les a systématisés dans un cadre pédagogique structuré. Carton était un médecin qui écrivait des traités. Marchesseau était un biologiste qui construisait des écoles. Le premier a fourni la matière, le second l’a organisée.

Qu’a transmis Carton à Marchesseau ? Tout. La force vitale comme principe organisateur. La toxémie comme cause fondamentale. Les émonctoires comme voies d’élimination à hiérarchiser. Les tempéraments comme grille de lecture de l’individualité. L’alimentation comme premier outil thérapeutique. L’éducation du patient comme mission première du praticien. Le holisme. Le causalisme. Marchesseau a pris cette matière brute et l’a codifiée en dix techniques naturelles de santé, y ajoutant la morphopsychologie, les réflexologies, la chirologie. Mais le socle intellectuel, c’est du Carton. Et du Carton qui est lui-même du Hippocrate traduit dans la langue du XXe siècle.

Carton fut le pionnier du mouvement naturiste français. Il réconcilia les scientifiques et les hygiénistes à une époque ou les deux camps s’affrontaient. Il a montré qu’on pouvait être rigoureux dans l’observation clinique tout en respectant les lois naturelles de la vie. Cette synthèse, c’est la naturopathie telle que nous la pratiquons aujourd’hui.

Science, philosophie et spiritualité au service de la santé

Carton affirmait que trois dimensions devaient coexister dans l’accompagnement du patient : la science, la philosophie et la spiritualité. La science pour comprendre les mécanismes du corps. La philosophie pour donner un cadre de pensée, comprendre les lois de la vie, la relation entre le mode de vie et la santé. Carton était un lecteur assidu de Platon, d’Aristote, de Marc-Aurèle. Il considérait que l’ignorance était la première cause de maladie : on mange mal parce qu’on ne sait pas, on vit mal parce qu’on ne comprend pas, on souffre parce qu’on n’a pas appris.

La spiritualité, enfin, pour donner un sens à l’existence. On n’est pas obligé de partager ses convictions religieuses pour reconnaitre la pertinence de son intuition : un être humain qui ne trouve pas de sens à sa vie est un être humain qui se décompose de l’intérieur. La médecine psychosomatique moderne, avec ses travaux sur l’impact du stress existentiel sur le système immunitaire, confirme cette intuition. L’homme n’est pas qu’un corps. Il n’est pas qu’un esprit. Il est un tout, et ce tout demande à être nourri à tous les niveaux.

Ce que Carton change dans ma pratique

Je vais être honnête : pendant mes premières années de pratique, je faisais de la micronutrition. Du zinc par-ci, du magnésium par-là, de la vitamine D, des oméga-3, de la sérotonine à remonter, du fer à restaurer. C’était utile. C’était insuffisant. Les patients allaient mieux pendant quelques semaines, puis les symptômes revenaient. Parce que je traitais les conséquences sans toucher aux causes.

C’est en relisant Carton que j’ai compris mon erreur. Le transformateur énergétique. Les trois étapes : apports, transformations, éliminations. Si les apports sont mauvais, peu importe ce que tu ajoutes en compléments. Si les éliminations sont bloquées, peu importe ce que tu stimules en transformations. Il faut reprendre dans l’ordre. D’abord ouvrir les portes de sortie, les émonctoires, en commençant par les intestins. Ensuite ajuster les apports, l’alimentation, la respiration, le contact cutané. Et seulement après, quand le terrain est assaini, combler les déficits spécifiques avec la micronutrition ciblée.

Cette logique, c’est du Carton pur. Et c’est ce qui a transformé mes résultats en cabinet. Un patient qui suit un protocole dans cet ordre-là progresse plus vite, rechute moins, et devient autonome plus rapidement. Parce qu’il a compris la mécanique de son propre corps. Parce qu’on lui a enseigné, comme Carton l’exigeait.

Mise en garde

Cet article est un hommage à l’un des plus grands penseurs de la santé naturelle et une invitation à découvrir son oeuvre. Il ne remplace en aucun cas un suivi médical. Si tu souffres d’une maladie chronique, d’un trouble hormonal, d’une maladie auto-immune ou d’un syndrome inflammatoire, consulte ton médecin. La naturopathie ne se substitue jamais à la médecine conventionnelle. Elle la complète, dans une vision globale de la santé que Carton, précisément, appelait de ses voeux.

L’héritage vivant

Paul Carton est mort en 1947, à soixante-douze ans. Son oeuvre comprend des dizaines d’ouvrages dont le plus important, le Traité de médecine, d’alimentation et d’hygiène naturistes, publié en 1920, reste une lecture indispensable pour tout praticien de santé naturelle. Quand tu lis Carton, tu lis Hippocrate relu par un médecin du XXe siècle. Quand tu pratiques la naturopathie selon Marchesseau, tu appliques du Carton sans le savoir.

Ce qui me frappe le plus chez cet homme, c’est sa cohérence. Il a vécu ce qu’il enseignait. Il a guéri sa propre maladie par les principes qu’il défendait. Il n’a jamais transigé, jamais cédé aux modes, jamais cherché l’approbation de la médecine officielle. La maladie n’est pas une fatalité. La santé n’est pas l’absence de symptômes. La guérison n’est pas chimique. C’est un retour à l’ordre naturel des choses.

Si tu veux comprendre d’ou vient la naturopathie, ne commence pas par les compléments alimentaires. Commence par Hippocrate. Puis lis Carton. Puis lis Marchesseau. Remonte le fleuve à sa source, et tu comprendras pourquoi chaque conseil que je donne sur ce site s’inscrit dans une tradition millénaire qui n’a rien de démodé.


Pour aller plus loin

Références

Carton Paul, Traité de médecine, d’alimentation et d’hygiène naturistes, Librairie Le François, 1920.

Carton Paul, Les lois de la vie saine, Librairie Le François, 1922.

Marchesseau Pierre-Valentin, La Psych-Naturopathie au quotidien, cours polycopiés, Ecole de Naturopathie, Paris.

Kieffer Daniel, Encyclopédie historique de la Naturopathie, Editions Jouvence, 2019.

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Chaque semaine, un enseignement de naturopathie orthodoxe, une recette de jus et des réflexions sur le terrain.

Questions fréquentes

01 Qui était le Dr Paul Carton ?

Paul Carton (1875-1947) était un médecin français considéré comme le plus grand médecin naturiste du XXe siècle et le maître direct de Pierre-Valentin Marchesseau. Atteint de tuberculose, il guérit en jeûnant 5 jours contre l'avis de ses confrères, ce qui le poussa vers le végétarisme et la vie en plein air. Il est l'auteur de nombreux ouvrages fondateurs et le pionnier du mouvement naturiste français.

02 Qu'est-ce que le transformateur énergétique de Carton ?

Carton comparait l'organisme à un transformateur d'énergies fonctionnant en trois étapes : les apports (voies digestives, respiratoires, cutanées), les transformations (métabolisme cellulaire) et les éliminations (émonctoires). Les maladies viennent principalement d'apports alimentaires inadaptés aux besoins réels. L'accumulation de déchets est la source de toutes les maladies, et leur réduction est la manœuvre thérapeutique numéro un.

03 Quelle est la hiérarchie des émonctoires selon Carton ?

Carton hiérarchisait les émonctoires par ordre d'importance : 1. Les intestins (voie d'élimination principale), 2. Les reins (filtration des déchets acides), 3. La peau (transpiration, élimination cutanée), 4. Les voies respiratoires (expulsion du CO2 et des acides volatils). Cette hiérarchie guide le naturopathe dans l'ordre de drainage des surcharges.

04 Comment Carton a-t-il guéri sa tuberculose ?

Au XIXe siècle, la médecine prescrivait aux tuberculeux 5 grands repas quotidiens avec 250 à 500 g de viande crue et 6 à 18 œufs crus par jour. Voyant son état se dégrader, Carton suivit son intuition, désobéit et jeûna 5 jours. En déchargeant son organisme des déchets acides, il guérit. Cette expérience fondatrice le poussa vers le végétarisme et la vie en plein air.

05 Quel est le lien entre Carton et Marchesseau ?

Carton fut le pionnier du mouvement naturiste et réconcilia scientifiques et hygiénistes. Indirectement, comme Socrate fut un maître pour Platon, Carton fut un maître pour Marchesseau qui systématisa et structura l'enseignement naturopathique en France. Marchesseau reprit les concepts de force vitale, de toxémie, d'émonctoires et de tempéraments de Carton pour fonder la naturopathie orthodoxe française.

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