Nathalie a cinquante-trois ans. Elle prend du Crestor (rosuvastatine) depuis six ans pour son cholestérol. De l’oméprazole depuis quatre ans pour un reflux gastrique. Du Lexomil le soir pour dormir. Du Doliprane deux à trois fois par semaine pour des migraines. Quand elle s’est assise en face de moi, elle m’a décrit une fatigue qu’elle traîne depuis des années, des douleurs dans les cuisses qui la réveillent la nuit, un brouillard mental qui l’empêche de se concentrer au travail, et une humeur dépressive qu’elle met sur le compte de la ménopause. Cinq médecins en trois ans. Aucun n’a jamais fait le lien entre ses quatre médicaments et ses symptômes. Aucun ne lui a dit que ses traitements, prescrits pour la protéger, étaient en train de lui voler les nutriments dont son corps a besoin pour fonctionner.
Ce n’est pas un cas rare. C’est le cas le plus fréquent que je reçois en consultation. Des patients qui prennent religieusement leur traitement, qui font confiance à leur ordonnance, et qui s’enfoncent lentement dans un état de carences multiples que personne ne cherche parce que personne ne sait où regarder. Le paradoxe est vertigineux : tu prends un médicament pour guérir, et ce médicament te prive des nutriments nécessaires pour guérir.
« La médecine nutritionnelle agit EN COMPLÉMENT et non en opposition au traitement médical. » Dr Anne Lucas, PharmD, cours de Médicaments et Micronutriments, DU MAPS 20201
Cette phrase du Dr Lucas est la boussole de cet article. Il ne s’agit pas de jeter tes médicaments à la poubelle. Il s’agit de comprendre ce qu’ils font à ton corps au-delà de leur effet thérapeutique, et de corriger les dégâts collatéraux que personne ne t’explique. Parce que l’iatrogénie, ce mot savant qui désigne les maladies causées par les traitements médicaux eux-mêmes, est un problème de santé publique massif que la France refuse de regarder en face.
128 000 hospitalisations par an : le silence de l’iatrogénie
Les chiffres sont vertigineux. En France, l’iatrogénie médicamenteuse provoque chaque année environ 128 000 hospitalisations2. C’est plus que les accidents de la route, plus que les cancers du poumon, plus que les AVC. Et ce chiffre ne tient compte que des cas suffisamment graves pour nécessiter une hospitalisation. Les effets indésirables de bas grade, ceux qui s’installent insidieusement sur des mois et des années, ceux qui ressemblent à de la fatigue chronique, à un vieillissement prématuré, à une dépression qui ne dit pas son nom, ne sont comptabilisés nulle part.
En 2010, la France consommait 48 boîtes de médicaments par habitant et par an3. Quarante-huit boîtes. Quatre boîtes par mois. Du berceau à la tombe, nous sommes la nation la plus médicamentée d’Europe. Le hit-parade des molécules les plus consommées dresse un portrait inquiétant : paracétamol en tête, suivi par les statines, les inhibiteurs de la pompe à protons (IPP), les antibiotiques, les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), les antidépresseurs et la lévothyroxine4. Chacune de ces classes thérapeutiques induit des carences spécifiques en micronutriments. Et quand un patient prend trois ou quatre de ces molécules simultanément, comme Nathalie, les carences se cumulent et se potentialisent.
Ce que le Dr Lucas enseigne au DU MAPS est un cours que chaque pharmacien, chaque médecin et chaque patient devrait connaître. Il ne s’agit pas de diaboliser les médicaments. Il s’agit de comprendre leur impact métabolique réel et d’agir en conséquence. En naturopathie, nous appelons cela le causalisme : chercher la cause de la cause. Quand un patient fatigué prend une statine, la cause de sa fatigue n’est peut-être pas la ménopause, le stress ou la dépression. C’est peut-être la déplétion en CoQ10 que personne n’a mesurée.
Les statines : premier blockbuster, premier prédateur de CoQ10
L’histoire des statines est l’histoire d’un succès commercial sans précédent dans l’industrie pharmaceutique. Le Lipitor (atorvastatine) a généré 9,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2011, ce qui en fait le médicament le plus vendu de l’histoire de la pharmacie5. En France, près de sept millions de personnes prennent une statine quotidiennement. Et chaque jour, ces sept millions de personnes appauvrissent silencieusement leurs réserves de coenzyme Q10 sans le savoir.
Le mécanisme est simple et implacable. Les statines inhibent la HMG-CoA réductase, l’enzyme clé de la voie du mévalonate qui synthétise le cholestérol. Le problème, c’est que cette même voie métabolique produit également le coenzyme Q106. En bloquant l’enzyme en amont, les statines ne font pas de distinction : elles baissent le cholestérol ET le CoQ10. C’est comme fermer le robinet principal pour arrêter une fuite dans la cuisine : tu coupes l’eau partout.
Le CoQ10, que j’ai détaillé dans l’article sur le vieillissement cellulaire et les mitochondries, est un transporteur d’électrons essentiel de la chaîne respiratoire mitochondriale. C’est lui qui permet aux mitochondries de fabriquer l’ATP, l’énergie de tes cellules. Un adulte produit et consomme environ 40 à 50 kilos d’ATP par jour. Le coeur, qui bat 100 000 fois par jour, est l’organe le plus dépendant de ses mitochondries. Priver le coeur de CoQ10, c’est comme couper l’alimentation électrique d’une usine qui tourne 24 heures sur 24.
Les conséquences cliniques de cette déplétion sont documentées depuis des décennies. Les myalgies (douleurs musculaires) touchent 5 à 20 % des patients sous statines selon les études, mais ce chiffre est probablement sous-estimé parce que beaucoup de patients ne font pas le lien. Les crampes nocturnes, la faiblesse musculaire à l’effort, la fatigue disproportionnée par rapport à l’activité : autant de signes que le médecin attribue à l’âge ou au manque d’exercice, et que le patient finit par accepter comme une fatalité. Baker et Tarnopolsky ont décrit en 2005 une neuromyotoxicité associée aux statines, avec des atteintes musculaires et nerveuses parfois irréversibles7. Dans les cas les plus graves, la rhabdomyolyse, une destruction massive des fibres musculaires qui peut entraîner une insuffisance rénale aiguë, reste un effet indésirable rare mais redoutable.
Mais la déplétion en CoQ10 ne se limite pas aux muscles. Le Dr Lucas cite des troubles de la libido, des épisodes dépressifs et un risque diabétogène accru chez les patients sous statines8. Une thèse publiée dans le Canadian Journal of Cardiology confirme que les statines augmentent le risque de diabète de type 2, ce qui est un comble pour un médicament prescrit pour protéger le système cardiovasculaire. Comme je l’explique dans l’article sur le cholestérol et les maladies cardiovasculaires, l’effet bénéfique des statines est essentiellement lié à leur activité anti-inflammatoire, pas à la baisse du cholestérol elle-même. Ce qui pose une question fondamentale : pourquoi ne pas traiter l’inflammation directement, sans priver le corps de son CoQ10 ?
La solution micronutritionnelle est simple : supplémenter systématiquement en CoQ10 tout patient sous statine. Cent à deux cents milligrammes par jour, sous forme d’ubiquinol (forme réduite, mieux absorbée après 40 ans). Cette recommandation, qui devrait figurer sur chaque ordonnance de statine, est absente de quasiment tous les protocoles médicaux en France. Et quand un patient mentionne le CoQ10 à son cardiologue, la réponse est trop souvent un haussement d’épaules.
Les IPP : quand supprimer l’acidité revient à supprimer l’absorption
Les inhibiteurs de la pompe à protons sont la deuxième classe de médicaments les plus prescrits en France. Oméprazole, ésoméprazole, lansoprazole, pantoprazole : ces noms figurent sur des millions d’ordonnances, souvent prescrits pour un reflux gastro-oesophagien, un ulcère, ou simplement « en protection » quand un patient prend des anti-inflammatoires. Le problème, c’est que beaucoup de patients continuent de les prendre pendant des années, parfois des décennies, alors qu’ils étaient prévus pour une durée maximale de huit semaines9.
Les IPP agissent en bloquant la pompe à protons des cellules pariétales gastriques, supprimant ainsi la production d’acide chlorhydrique (HCl). C’est efficace contre le reflux et l’ulcère. Mais l’acide gastrique n’est pas là pour nous embêter. Il remplit des fonctions physiologiques essentielles que le Dr Lucas détaille dans son cours : la dégradation des protéines alimentaires (activation de la pepsine), la stérilisation du bol alimentaire (les bactéries pathogènes ne survivent pas à un pH de 1,5 à 2), et surtout, la préparation des micronutriments pour leur absorption intestinale10.
La vitamine B12 est la première victime des IPP. Son absorption nécessite deux conditions : un pH gastrique suffisamment acide pour la libérer des protéines alimentaires auxquelles elle est liée, et le facteur intrinsèque sécrété par les cellules pariétales (les mêmes cellules que les IPP inhibent). En supprimant l’acidité ET en perturbant la sécrétion du facteur intrinsèque, les IPP créent une double peine pour la B12. Les conséquences d’une carence en B12 sont redoutables : anémie mégaloblastique, neuropathie périphérique (fourmillements, engourdissements), troubles cognitifs et dépression. Comme je l’explique dans l’article sur l’anémie, la B12 est un cofacteur essentiel de l’érythropoïèse, et sa carence produit une anémie macrocytaire que le médecin ne cherche pas toujours quand il prescrit un IPP.
Le magnésium est la deuxième victime. L’hypomagnésémie sous IPP est suffisamment documentée pour que la FDA américaine ait émis une alerte en 2011. Le magnésium est cofacteur de plus de 300 réactions enzymatiques. Sa carence provoque des crampes, de l’anxiété, des troubles du rythme cardiaque, de l’insomnie et une fatigue chronique. Ce sont exactement les symptômes que Nathalie décrivait en consultation, et que cinq médecins avaient attribués à la ménopause.
Le fer est la troisième victime. L’acide chlorhydrique est indispensable pour réduire le fer ferrique (Fe3+) en fer ferreux (Fe2+), la seule forme absorbable au niveau de l’entérocyte via le transporteur DMT1. Sans acidité gastrique, le fer reste sous forme ferrique et traverse l’intestin sans être absorbé. Le calcium est la quatrième victime, avec un risque accru de fractures ostéoporotiques documenté chez les patients sous IPP au long cours11.
Si tu prends un IPP depuis plus de deux mois et que tu es fatigué, que tu as des fourmillements dans les extrémités, des crampes nocturnes ou un brouillard mental, demande à ton médecin un dosage de B12, d’homocystéine, de magnésium érythrocytaire et de ferritine. Ce sont les analyses que personne ne pense à faire, et qui changent tout. L’article sur la dépression et les neurotransmetteurs explique en détail pourquoi ces carences peuvent mimer un tableau dépressif.
La pilule contraceptive : le vol silencieux de B6, B9, zinc et magnésium
Plus de quatre millions de femmes en France prennent une contraception hormonale orale. La pilule oestro-progestative est prescrite dès l’adolescence, souvent sans aucune information sur son impact nutritionnel. Et pourtant, les déplétions qu’elle induit sont documentées depuis les années 197012.
La vitamine B6 (pyridoxine) est la plus affectée. Les oestrogènes de synthèse augmentent le catabolisme du tryptophane par la voie des kynurénines, ce qui consomme massivement la B6 comme cofacteur. Or la B6 est indispensable à la synthèse de la sérotonine (via la tryptophane décarboxylase) et de la dopamine (via la DOPA décarboxylase). En d’autres termes, la pilule dévie le tryptophane de la voie de la sérotonine vers la voie des kynurénines, et consomme en même temps la vitamine nécessaire à la synthèse de sérotonine. Le résultat ? Des troubles de l’humeur, de l’irritabilité, une baisse de libido, des envies de sucre en fin de journée, des difficultés d’endormissement. Des symptômes que le gynécologue attribue au stress, à la charge mentale ou au couple, alors que la cause est biochimique.
La vitamine B9 (folates) est également déplétée par la pilule. C’est un point critique chez les femmes en âge de procréer, car une carence en folates au moment de la conception augmente le risque de malformation du tube neural chez l’embryon. Le Dr Lucas insiste sur ce paradoxe : on prescrit la pilule pour éviter une grossesse, mais quand la femme arrête la pilule pour concevoir, ses réserves en folates sont au plus bas, précisément au moment où elles sont le plus nécessaires13. L’article sur la grossesse et la micronutrition détaille l’importance capitale de la supplémentation en B9 en période préconceptionnelle.
Le zinc et le magnésium complètent le tableau des carences induites par la pilule. Le zinc est cofacteur de plus de 200 enzymes, il intervient dans l’immunité, la peau, les cheveux, la fertilité et la fonction thyroïdienne. Le magnésium, déjà chroniquement déficitaire dans l’alimentation moderne, est encore plus déplété par la contraception hormonale. Pour les femmes qui prennent une pilule et qui souffrent de fatigue, de chute de cheveux, d’acné ou de troubles thyroïdiens, la première chose à vérifier n’est pas la thyroïde elle-même : ce sont les carences en zinc et magnésium induites par le traitement.
La metformine : l’antidiabétique qui vide la B12
La metformine (Glucophage, Stagid) est le traitement de première intention du diabète de type 2. Plus de trois millions de Français en prennent quotidiennement. Son efficacité sur la glycémie est indiscutable. Mais son impact sur la vitamine B12 est un angle mort thérapeutique qui concerne potentiellement des millions de patients14.
Le mécanisme est double. La metformine interfère avec l’absorption intestinale de la B12 au niveau de l’iléon terminal, probablement en modifiant le flux calcique nécessaire à l’endocytose du complexe B12-facteur intrinsèque. Elle altère également le microbiote intestinal, ce qui peut aggraver la malabsorption. Les études montrent qu’après quatre ans de traitement, 30 % des patients sous metformine présentent une carence en B12 biologiquement significative15.
Les conséquences sont sournoises. La neuropathie diabétique, complication classique du diabète, peut être aggravée ou mimée par une carence en B12 que personne ne cherche. Le patient se plaint de fourmillements, d’engourdissements, de troubles de l’équilibre. Le diabétologue augmente la metformine ou ajoute un traitement neuropathique, sans jamais doser la B12. C’est un cercle vicieux dont le patient ne sort pas parce que personne ne pose la bonne question.
La solution est pourtant simple : doser la B12 et l’homocystéine chez tout patient sous metformine, au moins une fois par an. Et supplémenter si nécessaire, de préférence par voie sublinguale (méthylcobalamine) pour court-circuiter le problème d’absorption intestinale. C’est un geste qui coûte quelques euros et qui peut éviter des neuropathies irréversibles. Mais comme pour le CoQ10 sous statine, cette recommandation est absente de quasiment tous les protocoles médicaux français.
Les antidépresseurs IRSS : le piège de la mélatonine volée
Les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine (IRSS) sont les antidépresseurs les plus prescrits en France. Fluoxétine (Prozac), paroxétine (Deroxat), sertraline (Zoloft), escitalopram (Seroplex) : ces molécules augmentent la concentration de sérotonine dans la fente synaptique en bloquant sa recapture par le neurone pré-synaptique. Sur le papier, c’est logique. En pratique, les effets collatéraux sont nombreux et rarement anticipés16.
Le Dr Lucas pointe un effet particulièrement insidieux : la déplétion en mélatonine. La sérotonine est le précurseur direct de la mélatonine, l’hormone du sommeil, via l’enzyme SNAT (sérotonine N-acétyltransférase). En augmentant artificiellement la sérotonine dans la fente synaptique, les IRSS perturbent la cascade sérotonine-mélatonine dans la glande pinéale. Résultat : de nombreux patients sous IRSS se plaignent de troubles du sommeil, ce qui est un comble quand on sait que l’insomnie est un symptôme majeur de la dépression. L’article sur le sommeil naturel détaille la cascade tryptophane-sérotonine-mélatonine et l’importance de la respecter.
Les IRSS induisent également une déplétion en magnésium et en zinc, deux cofacteurs essentiels de la neurotransmission. Le magnésium protège contre l’excitotoxicité glutamatergique (l’excès de glutamate, neurotransmetteur excitateur, qui endommage les neurones). Le zinc est cofacteur de la B6, elle-même cofacteur de la synthèse de sérotonine. En d’autres termes, les IRSS agissent sur la sérotonine déjà présente dans la fente synaptique, mais ne font rien pour en fabriquer davantage. Et en déplétant les cofacteurs nécessaires à la synthèse de sérotonine, ils peuvent paradoxalement aggraver le déficit de production à long terme.
Le paracétamol : le voleur de glutathion que tout le monde ignore
Le paracétamol (Doliprane, Efferalgan, Dafalgan) est le médicament le plus vendu en France. Antalgique de première intention, antipyrétique, en vente libre, considéré comme « anodin » par la majorité de la population. Mais le Dr Lucas consacre une partie entière de son cours à son impact métabolique, et ce qu’elle décrit est loin d’être anodin17.
Le paracétamol est métabolisé par le foie principalement par glucuronidation et sulfatation (phase II de la détoxication hépatique). Mais une fraction, environ 5 à 10 %, passe par le cytochrome CYP2E1 et produit un métabolite hautement toxique : le NAPQI (N-acétyl-p-benzoquinone imine). Dans des conditions normales, le NAPQI est immédiatement neutralisé par le glutathion, le maître antioxydant de l’organisme. Mais à doses répétées, ou chez un patient dont les réserves de glutathion sont déjà basses (dénutrition, alcoolisme, maladie hépatique, jeûne), le glutathion s’épuise et le NAPQI libre attaque les hépatocytes. C’est le mécanisme de l’hépatotoxicité du paracétamol, première cause de greffe hépatique en urgence dans les pays occidentaux.
Ce que le Dr Lucas souligne et qui est rarement expliqué, c’est que même à doses thérapeutiques (3 grammes par jour), une consommation régulière de paracétamol peut abaisser significativement les réserves de glutathion sans provoquer d’hépatite clinique manifeste. Le patient ne sent rien, ses transaminases restent normales, mais sa capacité de détoxication hépatique s’érode silencieusement. Le glutathion est nécessaire à la conjugaison des métaux lourds, des perturbateurs endocriniens, des xénobiotiques de toutes sortes. Un foie appauvri en glutathion est un foie qui ne filtre plus correctement, et c’est l’ensemble de l’organisme qui s’encrasse.
La NAC (N-acétylcystéine), précurseur direct du glutathion, est l’antidote officiel du surdosage en paracétamol aux urgences. Mais elle devrait être recommandée en prévention chez tout patient qui consomme du paracétamol de façon régulière. Six cents milligrammes de NAC par jour suffisent à soutenir la synthèse de glutathion. C’est une mesure simple, peu coûteuse, et qui devrait accompagner chaque boîte de Doliprane.
Les antibiotiques : la bombe larguée sur ton microbiote
Les antibiotiques sauvent des vies. C’est incontestable. Mais ils font aussi des dégâts collatéraux considérables que la médecine commence seulement à mesurer. Le Dr Lucas rappelle qu’un seul traitement antibiotique de sept jours peut modifier la composition du microbiote intestinal pendant six mois à deux ans18. Et quand on sait que le microbiote joue un rôle central dans l’immunité, la synthèse de vitamines B, la production de neurotransmetteurs et la régulation de l’inflammation, on comprend que la prescription d’antibiotiques ne devrait jamais être banale.
Les antibiotiques à large spectre (amoxicilline, ciprofloxacine, métronidazole) ne distinguent pas les bactéries pathogènes des bactéries commensales. Ils déciment l’écosystème intestinal sans discrimination. Les conséquences sont multiples : carence en vitamines du groupe B (B1, B2, B6, B12) normalement produites par le microbiote, prolifération de Candida albicans par suppression de la compétition bactérienne, diminution des acides gras à chaîne courte (butyrate) qui nourrissent les colonocytes, et augmentation de la perméabilité intestinale. L’article sur la digestion et le microbiote détaille en profondeur les conséquences d’un microbiote déséquilibré.
Ce que le Dr Lucas insiste à souligner, c’est que la reconstitution du microbiote après un traitement antibiotique ne se fait pas spontanément chez tout le monde. Certaines espèces protectrices comme Faecalibacterium prausnitzii ou Akkermansia muciniphila peuvent mettre des mois à se rétablir, et chez certains patients, elles ne reviennent jamais à leur niveau initial. La prescription conjointe de probiotiques pendant et après l’antibiothérapie, qui semble relever du bon sens, n’est quasiment jamais proposée en France19.
Les interactions CYP : quand un médicament en amplifie un autre
Au-delà des carences, le Dr Lucas aborde un sujet complexe mais fondamental pour quiconque prend plusieurs médicaments : les interactions au niveau des cytochromes P45020. Ces enzymes hépatiques, que j’ai détaillées dans l’article sur la détoxication hépatique, sont responsables de la métabolisation de la grande majorité des médicaments. Le CYP3A4 à lui seul métabolise environ 50 % des médicaments du marché.
Le problème survient quand un médicament est inhibiteur du cytochrome qui métabolise un autre médicament. L’inhibition ralentit l’élimination du deuxième médicament, ce qui augmente sa concentration sanguine et potentialise ses effets secondaires. C’est comme fermer partiellement l’évacuation d’un évier pendant que le robinet coule : le niveau monte. À l’inverse, un médicament inducteur accélère le cytochrome et diminue la concentration du deuxième médicament, réduisant son efficacité.
Le pamplemousse en est l’exemple le plus connu : il inhibe puissamment le CYP3A4, ce qui augmente la concentration de dizaines de médicaments (statines, immunosuppresseurs, benzodiazépines, certains anticancéreux). Le millepertuis, plante utilisée contre la dépression légère, est un puissant inducteur du CYP3A4, ce qui peut rendre inefficaces la pilule contraceptive, les anticoagulants et les immunosuppresseurs. Le tabac induit le CYP1A2, modifiant le métabolisme de la caféine et de la théophylline.
Pour un naturopathe, la connaissance de ces interactions est essentielle. Un patient qui prend une statine et qui consomme du pamplemousse chaque matin multiplie sa concentration de statine dans le sang, et donc ses effets secondaires, sans le savoir. Un patient sous antidépresseur IRSS qui prend du millepertuis sur les conseils d’un herboriste risque un syndrome sérotoninergique potentiellement mortel. La naturopathie ne s’oppose pas à la pharmacologie. Elle la complète. Mais pour compléter sans danger, il faut connaître les règles du jeu.
La lévothyroxine : l’hormone de substitution qui ne résout rien seule
La lévothyroxine (Levothyrox, L-Thyroxine) est le cinquième médicament le plus prescrit en France. Des millions de patients la prennent chaque matin à jeun, trente minutes avant le petit-déjeuner. Mais comme je l’explique en détail dans l’article sur la thyroïde et la micronutrition, la lévothyroxine n’apporte que de la T4, la forme inactive de l’hormone thyroïdienne. Sa conversion en T3 active nécessite des cofacteurs que la lévothyroxine elle-même ne fournit pas : sélénium (cofacteur de la désiodase DIO1 et DIO2), zinc (cofacteur du récepteur thyroïdien), fer (cofacteur de la TPO), vitamine D (modulateur du récepteur VDR)21.
Le Dr Lucas souligne un point souvent ignoré : la prise de lévothyroxine interfère avec l’absorption du fer et du calcium si elle est prise simultanément. C’est pourquoi les recommandations actuelles préconisent un intervalle de quatre heures entre la prise de lévothyroxine et tout supplément de fer ou de calcium. Mais combien de patients le savent ? Et combien de médecins vérifient les cofacteurs de conversion T4-T3 quand un patient sous Levothyrox reste symptomatique malgré une TSH « normalisée » ?
Si tu es sous lévothyroxine et que tu es encore fatigué, frileux, que tu perds tes cheveux et que tu prends du poids malgré une TSH dans les normes, la question n’est peut-être pas le dosage de ton Levothyrox. C’est peut-être le sélénium, le zinc, le fer ou la vitamine D qui manquent pour que la T4 que tu prends chaque matin se transforme en T3 active dans tes cellules. L’article sur Hashimoto développe cette problématique en profondeur.
Ce que le Dr Lucas propose : la médecine nutritionnelle comme alliée
Le Dr Lucas ne combat pas les médicaments. Elle combat l’ignorance de leurs effets métaboliques. Sa proposition tient en trois principes que j’applique quotidiennement en consultation22.
Le premier principe est le bilan micronutritionnel systématique chez tout patient sous traitement au long cours. Pas un bilan standard avec NFS et transaminases. Un bilan ciblé sur les carences induites par le médicament prescrit. CoQ10 sous statine. B12 et magnésium sous IPP. B6, B9, zinc et magnésium sous pilule. B12 sous metformine. Glutathion ou gamma-GT sous paracétamol chronique. Vitamines B et probiotiques après antibiothérapie. Sélénium, zinc, fer et vitamine D sous lévothyroxine.
Le deuxième principe est la correction ciblée des carences identifiées, avec des formes bioactives de haute qualité. Pas du magnésium marin en comprimé de grande surface. Du bisglycinate de magnésium. Pas de la cyanocobalamine de synthèse. De la méthylcobalamine sublinguale. Pas un multivitamine générique. Des dosages adaptés aux carences mesurées. La micronutrition n’est pas un luxe de naturopathe. C’est le complément indispensable de toute pharmacothérapie.
Le troisième principe est le travail sur le terrain. Restaurer l’intestin pour optimiser l’absorption des nutriments. Soutenir le foie pour améliorer la métabolisation des médicaments. Réduire l’inflammation chronique de bas grade qui aggrave les effets secondaires. Corriger l’alimentation pour apporter les cofacteurs par les voies naturelles. La détox de printemps n’est pas un gadget marketing : c’est une stratégie de fond pour désencrasser un terrain surchargé par des années de traitements cumulés.
Protocole naturopathique d’accompagnement des traitements
Voici le protocole que j’utilise en consultation pour accompagner les patients polymédiqués. Il ne remplace en aucun cas le suivi médical. Il le complète.
- Bilan biologique ciblé selon les médicaments pris (voir FAQ pour le détail par classe)
- CoQ10 ubiquinol 100-200 mg/jour si statine
- Magnésium bisglycinate 300-400 mg/jour (quasi systématique)
- B12 méthylcobalamine sublinguale 1000 mcg/jour si IPP ou metformine
- B6 P5P 25-50 mg/jour si pilule ou antidépresseur IRSS
- B9 méthylfolate 400-800 mcg/jour si pilule
- Zinc bisglycinate 15-25 mg/jour si pilule, IPP ou lévothyroxine
- NAC 600 mg/jour si paracétamol régulier
- Sélénium 100-200 mcg/jour si lévothyroxine
- Probiotiques multi-souches pendant et 1 mois après antibiothérapie
- Restauration intestinale si IPP, antibiotiques ou polymédication
Ce protocole est à adapter individuellement en fonction du bilan biologique, de l’alimentation et du terrain de chaque patient. La durée de la supplémentation dépend de la durée du traitement médicamenteux : tant que le médicament est pris, la supplémentation compensatrice est nécessaire.
Quand consulter et limites de l’approche
Soyons clairs sur un point fondamental : cet article ne t’encourage pas à arrêter tes médicaments. Jamais. Le sevrage d’une statine, d’un IPP, d’un antidépresseur ou d’un antidiabétique est une décision médicale qui doit être prise par le prescripteur, progressivement, avec un suivi biologique rapproché. Des sevrages brutaux peuvent avoir des conséquences graves : rebond de cholestérol, hypersécrétion acide rebond, syndrome de sevrage sérotoninergique, décompensation glycémique.
Ce que je propose, et ce que le Dr Lucas enseigne, c’est une démarche en trois temps. D’abord, identifier les carences induites par le traitement en cours. Ensuite, les corriger par une supplémentation ciblée et une alimentation optimisée. Enfin, travailler sur le terrain pour, éventuellement, permettre au médecin de réduire les doses ou d’envisager des alternatives moins iatrogènes. C’est la médecine nutritionnelle telle que le DU MAPS l’enseigne : en complément, jamais en opposition.
Nathalie, après quatre mois de bilan et de correction micronutritionnelle, a vu ses douleurs musculaires disparaître (CoQ10 remonté de 0,4 à 1,1 mg/L), son énergie revenir (magnésium érythrocytaire normalisé, B12 passée de 180 à 450 pg/mL), et son brouillard mental se lever. Elle prend toujours sa statine, son IPP et sa lévothyroxine. Mais elle prend aussi ses cofacteurs. Son cardiologue, après avoir vu les résultats de son bilan, lui a dit quelque chose qu’elle n’avait jamais entendu en six ans de traitement : « C’est intéressant, ce que vous faites. Continuez. »
Et toi, sais-tu ce que tes médicaments te volent ? C’est peut-être la question que personne ne t’a encore posée.
Pour aller plus loin
- Cholestérol et maladies cardiovasculaires : les vrais coupables que ton cardiologue ne cherche pas
- Alzheimer : la maladie métabolique que tu peux prévenir 20 ans avant
- Anémie : comprendre les causes profondes et agir naturellement
- Bilan de micronutrition : les 7 analyses que ton médecin ne prescrit jamais
Sources
Footnotes
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Lucas A. Médicaments et Micronutriments, cours #28. DU Micronutrition, Alimentation, Prévention et Santé (MAPS), 2020. Diapositive introductive. ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « 128 000 hospitalisations par an pour iatrogénie en France. » ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « 48 boîtes de médicaments par habitant en 2010. » ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « Hit-parade des médicaments les plus consommés en France. » ↩
-
Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « LIPITOR : 9,5 milliards de dollars en 2011, premier blockbuster pharmaceutique. » ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « Statines : inhibition HMG-CoA réductase → blocage de la synthèse de CoQ10. » ↩
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Baker SK, Tarnopolsky MA. Statin myopathies: pathophysiologic and clinical perspectives. Clin Invest Med. 2001;24(5):258-272. Cité diapositive Lucas. ↩
-
Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « Effets secondaires statines : myalgies, rhabdomyolyse, diabète, dépression, libido. » ↩
-
Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « IPP : prévus pour 8 semaines maximum, prescrits pour des années. » ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « Fonctions physiologiques de l’acide chlorhydrique gastrique. » ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « IPP au long cours : carences B12, magnésium, fer, calcium. Risque fracturaire. » ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « Contraceptifs oraux : déplétions B6, B9, zinc, magnésium. » ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « Paradoxe folates : la pilule dépléte ce dont la grossesse a le plus besoin. » ↩
-
Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « Metformine et B12 : 30 % de carence après 4 ans de traitement. » ↩
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De Jager J et al. Long term treatment with metformin in patients with type 2 diabetes and risk of vitamin B-12 deficiency: randomised placebo controlled trial. BMJ. 2010;340:c2181. Cité diapositive Lucas. ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « IRSS : perturbation de la cascade sérotonine-mélatonine. » ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « Paracétamol : métabolisation hépatique et déplétion en glutathion. » ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « Antibiotiques : perturbation du microbiote pendant 6 mois à 2 ans. » ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « Antibiotiques et microbiote : vitamines B, Candida, butyrate, perméabilité. » ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « CYP3A4 : 50 % des médicaments. Inhibiteurs vs inducteurs. » ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive : « Lévothyroxine : cofacteurs de conversion T4 → T3 (sélénium, zinc, fer, vitamine D). » ↩
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Lucas A. DU MAPS 2020, cours #28. Diapositive conclusive : « Médecine nutritionnelle EN COMPLÉMENT et non en opposition. » ↩
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