Sophie a vingt-sept ans. Elle est venue me consulter pour des fissures aux coins des lèvres qui ne guérissaient pas depuis trois mois. Son dermatologue avait diagnostiqué une perlèche fongique et prescrit un antifongique local. Ça avait marché quinze jours, puis c’était revenu. Elle avait aussi les yeux rouges en permanence, une sensibilité à la lumière qui l’obligeait à porter des lunettes de soleil même par temps gris, et une fatigue qu’elle attribuait à son rythme de travail. Elle prenait la pilule depuis huit ans. Personne ne lui avait parlé de la vitamine B2.
La riboflavine est la vitamine jaune. C’est elle qui colore les urines en jaune fluo quand tu prends un complexe B, et c’est elle qui est référencée comme colorant alimentaire E101 dans les produits industriels. Mais derrière cette couleur vive se cache un cofacteur indispensable de la chaîne respiratoire mitochondriale, sans lequel tes cellules ne peuvent littéralement pas respirer.
Les causes de la carence en B2
La carence en riboflavine est la carence vitaminique la plus fréquente dans le monde selon l’OMS. En France, l’étude SUVIMAX a révélé que vingt-cinq à trente-cinq pour cent des femmes et quinze à vingt pour cent des hommes avaient des apports insuffisants. Et comme pour la B1, les apports alimentaires ne sont qu’une partie de l’équation.
L’alimentation pauvre en produits animaux est la première cause. Les meilleures sources de B2 sont les abats (foie, rognons), les produits laitiers, les oeufs et la viande. Les régimes végétaliens stricts sans supplémentation exposent à un risque élevé de carence. Les régimes végétariens sont moins à risque grâce aux oeufs et aux produits laitiers, mais le risque persiste si la consommation de ces aliments est faible.
Les contraceptifs oraux sont une cause iatrogène majeure. La pilule augmente le catabolisme hépatique de la riboflavine et réduit ses taux plasmatiques de vingt à trente pour cent. Sophie prenait la pilule depuis huit ans sans aucune supplémentation en vitamines B : c’est un scénario classique de carence progressive.
La lumière détruit la riboflavine. Le lait stocké dans des bouteilles transparentes sous néons de supermarché perd jusqu’à cinquante pour cent de sa B2 en quelques heures d’exposition à la lumière. C’est pourquoi les bouteilles de lait opaques préservent mieux les vitamines. La même sensibilité à la lumière s’applique aux compléments : les gélules de B2 doivent être conservées à l’abri de la lumière.
L’alcool, les antibiotiques de longue durée, l’hypothyroïdie (qui ralentit la conversion de la riboflavine en ses formes actives FMN et FAD), et les maladies inflammatoires intestinales (Crohn, RCH) qui altèrent l’absorption sont d’autres causes fréquentes.
Les symptômes de la carence
La riboflavine est le précurseur de deux coenzymes fondamentaux : le FMN (flavine mononucléotide) et le FAD (flavine adénine dinucléotide). Le FAD est le cofacteur de plus de quatre-vingts enzymes, dont celles de la chaîne respiratoire mitochondriale (complexes I et II), de la bêta-oxydation des acides gras, et du métabolisme de plusieurs autres vitamines (B6, B9, B3).
Les signes buccaux sont les plus caractéristiques et les plus précoces. La chéilite angulaire (perlèche) est une fissuration douloureuse des commissures labiales, souvent surinfectée par Candida ou Staphylococcus. La glossite se manifeste par une langue rouge-violacée, lisse, dépapillée et douloureuse. La stomatite (inflammation de la muqueuse buccale) avec des aphtes récidivants complète le tableau. Ces signes buccaux sont tellement caractéristiques que tout naturopathe formé à la sémiologie devrait penser à la B2 devant une perlèche récidivante.
Les signes oculaires sont fréquents : photophobie (sensibilité à la lumière), yeux rouges et fatigués (injection conjonctivale), larmoiement, sensation de sable dans les yeux, et dans les cas sévères une vascularisation cornéenne avec kératite. La B2 est nécessaire au maintien de l’intégrité de l’épithélium cornéen et de la rétine.
La dermite séborrhéique du visage (autour du nez, des sourcils, du front, des oreilles) est un signe cutané classique. La fatigue chronique, la faiblesse musculaire et l’anémie normocytaire complètent le tableau des formes modérées. Les migraines à répétition peuvent être un signe de dysfonctionnement mitochondrial lié à un déficit en B2.
Les micronutriments essentiels à la B2
Le fer et la B2 sont intimement liés. La riboflavine est nécessaire à la mobilisation du fer depuis la ferritine et à son incorporation dans l’hémoglobine. Sans B2 suffisante, le fer reste piégé dans ses réserves et ne peut pas être utilisé pour fabriquer des globules rouges. C’est pourquoi une supplémentation en fer seule peut échouer si la carence en B2 n’est pas corrigée simultanément.
La vitamine B6 dépend de la B2 pour son activation. L’enzyme pyridoxamine phosphate oxydase, qui convertit la pyridoxine alimentaire en pyridoxal-5’-phosphate (P5P, la forme active de la B6), est une flavoprotéine qui nécessite le FAD comme cofacteur. Une carence en B2 entraîne donc une carence fonctionnelle en B6, même si les apports en B6 sont corrects.
La vitamine B9 (folates) et la B3 (niacine) dépendent aussi de la B2 pour leur métabolisme. Si la thiamine (B1) initie le cycle énergétique, la riboflavine le poursuit dans les mitochondries via le FAD. La méthylènetétrahydrofolate réductase (MTHFR), enzyme clé du cycle des folates et de la méthylation, est une flavoprotéine FAD-dépendante. Et la conversion du tryptophane en niacine nécessite aussi la B2. C’est un effet domino : une carence en B2 peut déstabiliser tout le réseau des vitamines B.
Les sources alimentaires
Le foie de veau est la source la plus riche avec 3,4 milligrammes pour 100 grammes, soit trois fois les apports recommandés en une portion. Les rognons d’agneau apportent 2,2 milligrammes pour 100 grammes. La levure de bière contient 4 milligrammes pour 100 grammes. Le fromage à pâte dure (emmental, comté, beaufort) fournit 0,3 à 0,5 milligrammes pour 100 grammes. Les oeufs apportent 0,4 milligrammes pour deux oeufs. Le lait entier contient 0,18 milligrammes pour 100 millilitres. Les amandes sont la meilleure source végétale avec 1,1 milligrammes pour 100 grammes. Les champignons (shiitake, champignons de Paris) apportent 0,3 à 0,5 milligrammes pour 100 grammes. Les épinards contiennent 0,2 milligrammes pour 100 grammes.
Les apports recommandés sont de 1,1 milligrammes par jour pour les femmes et 1,3 milligrammes pour les hommes. En cas de migraines, la dose thérapeutique est de 400 milligrammes par jour. En cas de carence documentée, 25 à 50 milligrammes par jour pendant deux à trois mois permettent de restaurer les réserves.
Les antagonistes de la vitamine B2
La lumière UV et visible est le principal antagoniste physique. La riboflavine est photo-labile : elle se dégrade rapidement sous l’effet de la lumière, y compris les néons de supermarché et la lumière solaire. Les aliments riches en B2 (lait, fromage) doivent être conservés à l’abri de la lumière.
L’alcool inhibe l’absorption intestinale de la B2 et accélère son catabolisme hépatique. Le bore (acide borique, présent dans certains cosmétiques et produits ménagers) forme des complexes avec la riboflavine qui réduisent sa biodisponibilité. Les antibiotiques à large spectre détruisent la flore intestinale qui produit une petite quantité de B2 endogène.
Les antidépresseurs tricycliques (amitriptyline, imipramine) et les neuroleptiques (chlorpromazine) inhibent la conversion de la riboflavine en FMN et FAD. La doxorubicine (chimiothérapie) et le méthotrexate sont aussi des antagonistes.
L’exercice physique intense augmente les besoins en B2 de vingt à soixante pour cent selon l’intensité, en raison de la demande mitochondriale accrue. Les sportifs d’endurance sont particulièrement à risque de carence subclinique.
Les causes oubliées de la carence
L’hypothyroïdie ralentit la conversion de la riboflavine en FMN et FAD par les enzymes hépatiques thyroïdo-dépendantes. Un patient hypothyroïdien peut avoir des apports corrects en B2 mais une carence fonctionnelle en formes actives.
Le polymorphisme MTHFR C677T crée un besoin accru en B2 parce que l’enzyme MTHFR mutée a une affinité réduite pour son cofacteur FAD. Les porteurs homozygotes (TT) ont besoin de plus de B2 pour maintenir une activité MTHFR suffisante, ce qui a des implications sur la méthylation, l’homocystéine et le métabolisme des folates.
La prééclampsie est associée à un déficit en B2 dans plusieurs études. Le syndrome métabolique et la résistance à l’insuline augmentent les besoins en B2 en raison du stress oxydatif mitochondrial accru. Et la cataracte est liée à un déficit en B2 qui réduit l’activité de la glutathion réductase dans le cristallin, une enzyme FAD-dépendante qui protège contre l’opacification.
Les compléments alimentaires
La riboflavine (vitamine B2) en complément est disponible sous forme de riboflavine libre ou de riboflavine-5’-phosphate (FMN), la forme déjà activée. La riboflavine-5’-phosphate est préférable chez les patients hypothyroïdiens ou hépatiques dont la conversion est altérée.
La dose d’entretien est de 10 à 25 milligrammes par jour. La dose thérapeutique pour les migraines est de 400 milligrammes par jour pendant au moins trois mois (étude Schoenen 1998). La dose pour corriger une carence documentée est de 25 à 50 milligrammes par jour pendant deux à trois mois.
La B2 est remarquablement sûre : aucune toxicité n’a été rapportée même à très haute dose, car l’excès est immédiatement éliminé par les reins (d’où la coloration jaune fluo des urines). Elle est mieux absorbée avec un repas contenant des graisses, car la présence de bile améliore l’absorption des flavines.
Sophie a commencé par 25 milligrammes de riboflavine-5’-phosphate par jour, associé à un complexe B complet et du zinc bisglycinate. En trois semaines, sa perlèche avait disparu pour la première fois en trois mois. Sa photophobie s’est améliorée progressivement sur six semaines. Elle a aussi changé sa pilule pour un stérilet en cuivre, éliminant la cause iatrogène de sa carence.
Pour évaluer ton statut en vitamine B2, fais le questionnaire de carence en B2 sur mon site.
Lire aussi dans cette série
- Vitamine B1 (thiamine) : l’étincelle de ton énergie et de ton cerveau
- Vitamine B3 (niacine) : le carburant NAD+ de chacune de tes cellules
- Vitamine B5 (acide pantothénique) : la vitamine de tes surrénales et du coenzyme A
- Vitamine B6 (P5P) : cerveau, intestin et hormones en une molécule
- Vitamine B8 (biotine) : cheveux, peau et glycémie en une molécule
- Vitamine B9 (folates) : méthylation, grossesse et homocystéine
Sources
- Schoenen, Jean, Jacqueline Jacquy, et Marc Lenaerts. “Effectiveness of high-dose riboflavin in migraine prophylaxis.” Neurology 50.2 (1998) : 466-470.
- Powers, Hilary J. “Riboflavin (vitamin B-2) and health.” American Journal of Clinical Nutrition 77.6 (2003) : 1352-1360.
- Curtay, Jean-Paul. Nutrithérapie : bases scientifiques et pratique médicale. Testez Éditions, 2016.
- Mouton, Georges. Écologie digestive. Marco Pietteur, 2004.
- Hertoghe, Thierry. Atlas de médecine hormonale et nutritionnelle. Luxembourg : International Medical Books, 2006.
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Recette saine : Jus carotte-navet-cresson : Le cresson est riche en B2.
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