Catherine a cinquante-quatre ans. Quand elle est venue en consultation, ce n’était pas pour les bouffées de chaleur. Celles-la, elle s’y était habituée. Ce qui l’inquiétait, c’était son gynécologue qui lui avait dit, presque en passant : « Votre bilan hormonal montre un déséquilibre métabolique, il faudrait surveiller. » Surveiller quoi ? Il n’avait pas précisé. Catherine est repartie avec un flou dans la tête et une peur diffuse dans le ventre. Quand je lui ai demandé si on lui avait déjà parle du métabolisme hépatique des œstrogènes, elle m’a regardé comme si je parlais une langue étrangère.
Et c’est la tout le problème. On parle de la ménopause comme d’une chute hormonale. On parle de bouffées de chaleur, de sécheresse, de prise de poids. Mais personne ne parle de ce que le foie fait de tes œstrogènes restants. Personne ne t’explique que la façon dont ton foie métabolise ces hormones peut te protéger du cancer du sein ou, au contraire, t’y exposer. C’est pourtant l’une des découvertes les plus importantes de la médecine fonctionnelle des vingt dernières années, et le professeur Castronovo l’enseigne dans son DU MAPS depuis 2003.
« L’optimisation nutritionnelle de la balance œstrogénique est la première stratégie de prévention du cancer du sein à la ménopause. » Vincent Castronovo, DU MAPS
Le foie ne détruit pas les œstrogènes : il les transforme
Quand on dit que le foie « élimine » les œstrogènes, c’est un raccourci trompeur. Le foie ne les détruit pas. Il les transforme en métabolites, et ces métabolites ont des profils biologiques radicalement différents. C’est toute la subtilité. Le même organe, selon ses capacités enzymatiques et ses réserves en cofacteurs, peut produire des métabolites protecteurs ou des métabolites génotoxiques. Et c’est la qualité de cette transformation qui détermine en grande partie ton risque de cancer hormono-dépendant après la ménopause.
Le processus se deroule en deux phases. La phase I, dite d’hydroxylation, est opérée par les cytochromes P450. Ces enzymes hépatiques ajoutent un groupement hydroxyle (-OH) sur la molécule d’œstrogène, mais elles peuvent le faire a trois positions différentes, ce qui produit trois familles de métabolites.
La première voie, celle de la 2-hydroxylase (CYP1A1 et CYP3A4), produit les 2-OH estrogenes. Ce sont les « bons » métabolites. Ils ont une activité œstrogénique très faible et ne stimulent pas la prolifération cellulaire. Castronovo les qualifie de non œstrogéniques dans son cours, ce qui signifie qu’ils ne nourrissent pas les cellules tumorales hormono-dépendantes. C’est la voie protectrice, celle qu’on veut favoriser.
La deuxième voie, celle de la 4-hydroxylase (CYP1B1), produit les 4-OH estrogenes. Ceux-la sont dangereux. Ils peuvent se transformer en 3,4-quinones, des composés directement génotoxiques capables d’endommager l’ADN. C’est la voie la plus preoccupante pour le risque de cancer.
La troisième voie, celle de la 16-alpha-hydroxylase, produit les 16a-OH estrogenes. Castronovo les décrit comme « très œstrogéniques et génotoxiques ». Ils stimulent la prolifération cellulaire et sont associés à un risque élevé de cancers hormono-dépendants. Le rapport entre les métabolites 2-OH et 16a-OH, mesurable par un simple dosage urinaire, est devenu l’un des marqueurs les plus fiables du risque de cancer du sein. L’objectif est un ratio 2/16 supérieur ou égal a 1,5.
Pour comprendre les fondamentaux du terrain en naturopathie, notion essentielle pour saisir pourquoi certains foies fonctionnent mieux que d’autres, tu peux lire les bases de la naturopathie.
L’indole-3-carbinol : la molécule qui change tout
La question cruciale est donc : comment orienter le métabolisme hépatique vers la voie 2-OH protectrice et éloigner les œstrogènes de la voie 16a-OH dangereuse ? Castronovo apporte une réponse limpide dans ses diapositives du MAPS : la molécule qui induit la 2-hydroxylase est l’indole-3-carbinol, l’I3C.
L’I3C est un composé naturellement present dans les crucifères : brocoli, chou, chou-fleur, choux de Bruxelles, roquette, radis, navet, cresson. Quand tu manges ces légumes, les glucosinolates qu’ils contiennent sont transformés par la myrosinase (une enzyme libérée par la mastication et la coupe) en I3C, qui est ensuite converti dans l’estomac en DIM (di-indolyl-methane). Ce DIM est le composé actif qui stimule spécifiquement l’expression de la CYP1A1, l’enzyme responsable de la voie 2-OH protectrice.
Ce n’est pas de la théorie abstraite. L’étude de Haggans publiée dans Cancer Epidemiology Biomarkers and Prevention en 2000 a démontré que la supplémentation en graines de lin (qui agissent par un mécanisme complémentaire via les lignans) augmente significativement le ratio urinaire 2/16a-OHE1 chez les femmes préménopausées1. Les crucifères font de même par la voie de l’I3C. Et les études épidémiologiques montrent que les populations qui consomment le plus de crucifères ont les taux de cancers hormono-dépendants les plus bas.
Le message pratique est simple : deux a trois portions de crucifères par jour, de préférence crus ou cuits vapeur douce pour préserver la myrosinase et l’I3C. Comme je l’explique dans l’article sur la cuisson douce, une température excessive détruit les enzymes et les composés soufrés des crucifères. La cuisson à la vapeur douce (moins de 95 degrés) ou le wok rapide préservent l’essentiel des principes actifs.
La méthylation : l’étape que tout le monde oublie
Mais orienter le métabolisme vers la voie 2-OH ne suffit pas. Il faut encore que ces métabolites soient correctement méthylés pour devenir inoffensifs. C’est la phase II de la détoxication hépatique, et c’est la que la méthylation entre en jeu.
La méthylation est une réaction biochimique qui ajoute un groupement méthyle (-CH3) aux métabolites 2-OH et 4-OH pour les transformer en 2-méthoxyestrone et 4-méthoxyestrone. Ces méthoxyestrones sont les métabolites les plus souhaitables de tout le schema : Castronovo les qualifie d’anticancéreux et d’anti-angiogéniques. Ils inhibent la croissance tumorale et bloquent la formation de nouveaux vaisseaux sanguins qui alimentent les tumeurs.
Le cycle de méthylation dépend du cycle SAM/SAH (S-adenosyl-methionine / S-adenosyl-homocystéine). Pour fonctionner, il a besoin de cofacteurs précis : la vitamine B9 sous forme de folate actif (5-MTHF, pas d’acide folique synthétique), la vitamine B12 sous forme de méthylcobalamine, la vitamine B2 (riboflavine), la vitamine B6 sous forme de P5P (pyridoxal-5-phosphate), la choline et la bétaïne. Quand ces cofacteurs sont insuffisants, l’homocystéine s’accumule dans le sang (c’est le marqueur de la méthylation déficiente), et les métabolites œstrogéniques ne sont pas correctement détoxifiés.
Ce lien entre méthylation et risque de cancer n’est pas anecdotique. L’homocystéine élevée est associée dans de nombreuses études à un risque accru de cancers hormono-dépendants, précisément parce qu’elle témoigne d’une méthylation insuffisante des métabolites œstrogéniques. Quand je prescris un bilan sanguin à une femme ménopausée, l’homocystéine fait partie des marqueurs systematiques. L’objectif est en dessous de 7 microgrammes par litre, idealement en dessous de 6. Au-dessus de 10, la méthylation est clairement déficiente et les métabolites œstrogéniques s’accumulent sous des formes potentiellement dangereuses.
Si tu veux comprendre le rôle du zinc dans la méthylation et les centaines de reactions enzymatiques qui dépendent de ce minéral, l’article sur le zinc te donnera une vision complète.
L’estrobolome : quand le microbiote recycle tes œstrogènes
Il existe un troisième acteur dans cette histoire, et c’est peut-être le plus meconnu : le microbiote intestinal. Une sous-population bactérienne spécialisée, que les chercheurs ont baptisee l’estrobolome, produit une enzyme appelee beta-glucuronidase. Cette enzyme à la capacité de deconjuguer les œstrogènes qui avaient ete conjugues par le foie (via la glucuronidation, la troisième voie de détoxication) pour être éliminés dans les selles.
En clair : le foie fait son travail, il conjugue les œstrogènes pour les rendre eliminables, mais si ton microbiote contient trop de bactéries produisant de la beta-glucuronidase, ces œstrogènes sont deconjugues dans l’intestin et reabsorbes dans la circulation sanguine. C’est le cycle entero-hépatique des œstrogènes, et c’est un mécanisme qui peut à lui seul annuler tout le travail de détoxication du foie.
La solution passe par l’équilibre du microbiote. Les probiotiques (en particulier les souches de Lactobacillus et Bifidobacterium), les prebiotiques (fibres fermentescibles des légumes, inuline, FOS), et la réduction des facteurs de dysbiose (alcool, sucres raffines, antibiotiques inutiles, stress chronique) permettent de réduire l’activité de la beta-glucuronidase et d’améliorer l’élimination definitive des œstrogènes métabolisés.
Le protocole naturopathique de détoxication œstrogénique
Quand une femme ménopausée vient me voir avec un ratio 2/16 bas ou une homocystéine élevée, le protocole que je mets en place s’articule autour de six leviers complémentaires, et il est directement inspire des enseignements de Castronovo.
Le premier levier, c’est l’alimentation. Les crucifères au quotidien, évidemment, mais aussi les alliacees (ail, oignon, poireau, échalote) qui apportent les composés soufres nécessaires à la sulfatation hépatique. Les graines de lin fraîchement moulues (deux cuilleres a soupe par jour) apportent des lignans qui augmentent le ratio 2/16, comme l’a démontré Haggans. Les légumes verts a feuilles foncees (epinards, blettes, mache) sont riches en folate naturel. Les oeufs et le foie sont les meilleures sources alimentaires de choline. Et les betteraves apportent de la bétaïne, un donneur de méthyle alternatif.
Le deuxième levier, c’est la supplémentation en cofacteurs de méthylation. La vitamine B9 sous forme de 5-MTHF (400 a 800 microgrammes par jour), la B12 sous forme de méthylcobalamine (1000 microgrammes par jour), la B6 sous forme de P5P (50 milligrammes par jour), et la choline (300 a 500 milligrammes par jour) si l’alimentation n’en apporte pas assez. La bétaïne (TMG, 500 a 1000 milligrammes par jour) peut compléter le dispositif chez les femmes dont l’homocystéine reste élevée malgré les vitamines B.
Le troisième levier, c’est le soutien hépatique direct. La N-acétylcystéine (NAC, 600 a 1200 milligrammes par jour) est le précurseur du glutathion, l’antioxydant hépatique majeur. Le chardon-marie (silymarine, 200 a 400 milligrammes par jour) protège les hépatocytes et stimule la régénération cellulaire. L’artichaut et le radis noir stimulent la sécrétion biliaire, voie d’élimination majeure des métabolites œstrogéniques conjugues.
Le quatrième levier, c’est le microbiote. Un probiotique multisouche de qualité (minimum 10 milliards d’UFC, avec des souches de Lactobacillus acidophilus, rhamnosus, et Bifidobacterium longum), des fibres prebiotiques via l’alimentation (topinambours, poireaux, artichauts, asperges, bananes vertes), et la réduction des facteurs de dysbiose.
Le cinquième levier, souvent négligé, ce sont les antioxydants. Le sélénium (100 a 200 microgrammes par jour, ou trois noix du Bresil), le zinc (15 a 25 milligrammes par jour), la vitamine C (500 a 1000 milligrammes par jour), la vitamine E sous forme de tocophérols mixtes. Ces antioxydants neutralisent les 3,4-quinones génotoxiques issues de la voie 4-OH et reduisent le stress oxydant hépatique.
Le sixième levier, c’est le drainage émonctoriel. Comme je l’explique dans l’article sur la detox de printemps, un foie congestionné ne peut pas métaboliser correctement les œstrogènes. La bouillotte chaude sur le flanc droit après les repas (un geste si simple et si efficace que Salmanoff le prescrivait a toutes ses patientes), les tisanes hépatiques (romarin, artichaut, boldo), et le dîner cellulosique une a deux fois par semaine pour décharger le foie.
Ce que ce bilan change dans ta vie
Le bilan de détoxication œstrogénique n’est pas un examen de routine. C’est un dosage urinaire des métabolites œstrogéniques (2-OH, 4-OH, 16-OH œstrone) qui permet de calculer le ratio 2/16 et d’evaluer la qualité de la méthylation. Castronovo donne les normes suivantes dans son cours : 2-OH œstrone supérieure à 15 ng/mg de créatinine, 4-OH œstrone inférieure à 20 ng/mg, 16-OH œstrone inférieure à 20 ng/mg, et ratio 2/16 supérieur ou égal a 1,5.
Ce bilan, associé au dosage de l’homocystéine sanguine, donne une image precise de la capacité de ton foie a protéger tes tissus des métabolites œstrogéniques dangereux. Et le plus remarquable, c’est que ce ratio est modifiable. En trois a six mois de protocole naturopathique (crucifères, méthylation, soutien hépatique, microbiote), le ratio 2/16 peut augmenter significativement, ce qui traduit une diminution réelle du risque de cancer hormono-dépendant.
Pour comprendre comment les phytoestrogènes participent à cette protection en induisant la 2-hydroxylation et en inhibant l’aromatase, je t’invite a lire l’article consacré au soja, au houblon et aux lignans.
Ce que la naturopathie ne fait pas
La naturopathie ne diagnostique pas les cancers et ne les traite pas. Le dépistage du cancer du sein (mammographie, échographie) reste du ressort de la médecine conventionnelle, et je recommande a toutes mes patientes de suivre le calendrier de dépistage proposé par leur gynécologue. Le ratio 2/16 est un marqueur de risque, pas un diagnostic. Et toute supplémentation, même naturelle, doit être discutée avec un professionnel de santé en cas de traitement en cours, en particulier les traitements hormonaux (tamoxifène, inhibiteurs de l’aromatase).
Le protocole que je decris ici est un accompagnement de terrain, pas un traitement curatif. C’est de la prévention au sens noble du terme : donner à ton corps les outils nutritionnels dont il a besoin pour faire correctement son travail de détoxication. C’est la naturopathie dans sa plus belle expression.
Basé à Paris, je consulte en visio dans toute la France. Tu peux prendre rendez-vous pour un bilan personnalisé de ta détoxication œstrogénique.
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References scientifiques
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Pour aller plus loin
- Ménopause : ce que ton corps essaie de te dire (et qu’on tait)
- Phytoestrogènes : soja, houblon, lignans, le guide sans idées reçues
- Œstrogènes : quand ta féminité s’éteint avant l’heure
- Détoxication hépatique : les 3 phases et la méthylation
Sources
- Castronovo, V. “L’accompagnement de la femme ménopausée.” DU MAPS, 2020.
- Nissim, Rina. Mamamelis : manuel de gynécologie naturopathique. Mamamelis, 1994.
- Mouton, Georges. “Equilibre œstrogénique et détoxication hépatique.” Conference de médecine fonctionnelle.
- Hertoghe, Thierry. The Textbook of Nutrient Therapy. International Medical Books, 2019.
- Salmanoff, Alexandre. Secrets et sagesse du corps. La Table Ronde, 1958.
« Le foie est l’organe cle de la sécurité œstrogénique. Nourris-le, il te protegera. » Vincent Castronovo
Recette saine : Jus detox hepatique : Le foie detoxifie les oestrogenes en exces.
Footnotes
-
Haggans, C.J. et al., “The effect of flaxseed and wheat bran consumption on urinary estrogen métabolites in premenopausal women,” Cancer Epidemiol Biomarkers Prev 9, no. 7 (2000): 719-725. PMID: 10919738. ↩
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