Sophie a cinquante-quatre ans, et quand elle m’a tendu son dossier médical lors de notre première consultation, j’ai compris que je recevais un cas d’école. Sclérose en plaques diagnostiquée huit ans plus tot. Trois traitements immunosuppresseurs en cascade, chacun abandonné pour intolérance ou inefficacité. Fatigue abyssale, troubles digestifs chroniques, infections urinaires à répétition, une peau qui ne cicatrisait plus correctement. Son neurologue suivait la maladie. Personne ne regardait le terrain. Personne ne lui avait parlé de Catherine Kousmine, cette médecin suisse qui, dès les années 1940, avait mis au point un protocole en six piliers précisément pour ce type de pathologie. Et quand j’ai commencé à lui expliquer la méthode, Sophie m’a regardé avec une expression que je connais bien : « Pourquoi personne ne m’a dit ça avant ? »
Pourquoi, en effet. Catherine Kousmine était médecin. Pas naturopathe, pas gourou, pas influenceuse. Médecin. Diplômée de la faculté de médecine de Lausanne en 1928, elle a exercé la médecine conventionnelle pendant plus de soixante ans. Mais dès les années 1940, face à l’explosion des cancers dans sa patientèle, elle a posé une question que ses confrères refusaient de se poser.
« Dans les années 40, le taux de cancéreux augmentant tellement, je me suis dit qu’il serait peut-être utile de chercher des explications différentes. » Catherine Kousmine
Cette question l’a conduite dans un territoire que la médecine académique ne voulait pas explorer : celui de l’alimentation comme cause et comme remède des maladies dégénératives. Elle a passé des décennies à tester l’impact de chaque aliment sur la santé de ses patients, à vérifier sur des milliers de cas que ses observations se confirmaient, et elle a construit, brique par brique, une méthode en six piliers qui reste aujourd’hui l’une des approches les plus complètes et les plus rigoureuses de la médecine nutritionnelle. Les naturopathes la connaissent. Les médecins intégratifs la connaissent. Le grand public, lui, l’a presque oubliée. Cet article est fait pour corriger cette injustice.
Une femme qui a changé la médecine nutritionnelle
Catherine Kousmine est née en 1904 à Khvalynsk, en Russie. Sa famille a émigré en Suisse après la révolution bolchevique, et c’est à Lausanne qu’elle a fait ses études de médecine, à une époque ou les femmes médecins se comptaient sur les doigts d’une main. Elle a ouvert son cabinet à Lutry, au bord du lac Léman, et elle y a exercé jusqu’à un âge avancé. Elle est morte en 1992, à quatre-vingt-huit ans, en laissant derrière elle une oeuvre considérable que la médecine officielle continue de regarder avec un mélange de méfiance et de gêne.
Ce qui distingue Kousmine des autres pionniers de la nutrition, c’est sa rigueur. Elle n’avait pas le ton prophétique de Carton, ni l’ambition systématique de Marchesseau. Elle était avant tout une clinicienne. Elle observait, elle testait, elle notait, elle vérifiait. Chaque patient était un cas d’étude. Chaque aliment était pesé, analysé, évalué dans ses effets à court et à long terme. Elle tenait des cahiers de suivi d’une méticulosité exemplaire, ou chaque modification alimentaire était corrélée à l’évolution clinique du patient. Et quand elle a vu que ses observations se confirmaient sur des centaines, puis des milliers de cas, elle les a publiées. Soyez bien dans votre assiette jusqu’à 80 ans et plus est sorti en 1980. C’est un livre qui devrait être sur la table de nuit de chaque étudiant en médecine et de chaque naturopathe en formation.
Kousmine est entrée dans ce que la médecine appelle aujourd’hui la médecine orthomoléculaire, ce courant fondé par Linus Pauling qui affirme que les maladies chroniques résultent en grande partie de carences et de déséquilibres nutritionnels, et qu’elles peuvent être prévenues ou améliorées par une nutrition optimale et des compléments ciblés. Avant que le terme n’existe, Kousmine en pratiquait les principes. Et sa méthode en six piliers reste, à mon sens, l’architecture la plus cohérente jamais proposée pour relier la nutrition, l’intestin, l’équilibre acido-basique, l’immunité et la dimension psychologique dans un protocole unifié.
Premier pilier : l’alimentation saine
Si tu ne retiens qu’une chose de cet article, retiens celle-ci. Kousmine a passé sa vie à démontrer que l’alimentation moderne est la cause principale des maladies dégénératives. Pas une cause parmi d’autres. La cause principale. Et sa démonstration repose sur un constat simple, vérifiable, répétable : quand elle modifiait en profondeur l’alimentation de ses patients atteints de sclérose en plaques, de polyarthrite rhumatoïde, de cancers, les résultats étaient sans commune mesure avec ceux des traitements médicamenteux seuls.
Son principe alimentaire tenait en une formule que Marchesseau aurait pu signer : « Petit déjeuner de roi, déjeuner de prince, dîner de pauvre. » Ce n’est pas un slogan. C’est un principe chrono-nutritionnel que la science moderne a largement validé. Le matin, le corps sort d’une phase de jeûne nocturne, les enzymes digestives sont à leur maximum, le cortisol est au pic de son cycle circadien, le métabolisme est en pleine activité anabolique. C’est le moment ou l’organisme assimile le mieux les nutriments denses : protéines, lipides de qualité, glucides complets. Le soir, le métabolisme ralentit, la sécrétion d’insuline devient moins efficace, la digestion est plus lente. Manger lourd le soir, c’est forcer un moteur au ralenti à tourner à plein régime. C’est la recette de l’insomnie, du reflux, de la prise de poids et de la fatigue matinale.
Kousmine insistait sur quatre exigences alimentaires non négociables. La première, c’est le choix du biologique. Pas par idéologie, par biochimie. Les pesticides, les herbicides, les fongicides sont des xénobiotiques que le foie doit neutraliser. Chaque résidu chimique dans l’assiette est une surcharge supplémentaire pour les cytochromes P450 hépatiques. Et quand le foie est occupé à détoxifier les pesticides, il a moins de capacité pour conjuguer les hormones usagées, neutraliser les radicaux libres et produire la bile nécessaire à l’absorption des vitamines liposolubles. C’est un arbitrage énergétique que Marchesseau décrivait dans sa formule de la vitalité, et que Kousmine avait observé empiriquement dans son cabinet.
La deuxième exigence, c’est le refus du transformé. Kousmine ne tolérait pas les farines blanches, les sucres raffinés, les conserves industrielles, les plats préparés. Pas parce qu’ils sont « mauvais » dans un sens moral, mais parce qu’ils sont dénaturés au sens biochimique. Le raffinage du blé retire le germe et l’enveloppe du grain, c’est-à-dire 80 % des vitamines du groupe B, 90 % du magnésium, la quasi-totalité du zinc et des fibres. Ce qui reste, c’est de l’amidon pur, un glucide rapide qui n’apporte rien d’autre qu’une charge glycémique et des surcharges à éliminer. Le sucre blanc, raffiné à partir de la betterave ou de la canne, a perdu tous ses cofacteurs de métabolisation. Pour le métaboliser, le corps puise dans ses propres réserves de B1, de chrome, de magnésium. C’est un aliment à solde nutritionnel négatif. Et c’est ce qui remplit les placards de 80 % de mes consultants.
La troisième exigence, c’est la fraicheur et la saisonnalité. Kousmine voulait des légumes frais, cueillis murs, mangés rapidement. Un légume qui a voyagé pendant dix jours dans un camion réfrigéré a perdu une part significative de sa vitamine C, de ses polyphénols, de ses enzymes. La cuisson douce, en dessous de 110 degrés, préserve ce que le transport et le stockage n’ont pas encore détruit. La vapeur douce, l’étouffée, la cuisson à basse température sont les seuls modes de cuisson compatibles avec la méthode Kousmine.
La quatrième exigence, et c’est peut-être sa contribution la plus originale, concerne les huiles. Kousmine a été l’une des premières à comprendre le role capital des acides gras polyinsaturés dans la santé des membranes cellulaires. Les oméga-3 (acide alpha-linolénique, EPA, DHA) et les oméga-6 (acide linoléique, GLA, acide arachidonique) sont des constituants structurels de chaque membrane cellulaire de ton corps. Quand tu remplaces ces acides gras essentiels par des graisses hydrogénées, des acides gras trans issus du raffinage industriel des huiles, tes membranes deviennent rigides, imperméables, dysfonctionnelles. La communication cellulaire se dégrade. La fluidité membranaire chute. Les récepteurs hormonaux et les canaux ioniques fonctionnent mal. Kousmine préconisait exclusivement les huiles vierges de première pression à froid : lin, colza, noix pour les oméga-3, olive pour les oméga-9, tournesol non raffiné pour les oméga-6. Et elle exigeait qu’elles soient consommées crues, jamais chauffées, pour préserver l’intégrité de leurs doubles liaisons chimiques. C’est un point que je développe dans l’article sur la nutrition anti-inflammatoire, parce que la qualité des graisses détermine directement la balance inflammatoire de l’organisme.
Deuxième pilier : les compléments alimentaires
Kousmine n’était pas une intégriste du « tout par l’alimentation ». Elle savait que les sols appauvris, les récoltes précoces, les stockages prolongés et les cuissons agressives réduisent considérablement la teneur en micronutriments des aliments, même biologiques. Et elle savait que certaines pathologies créent des besoins accrus que l’alimentation seule ne peut pas couvrir. Un patient atteint de sclérose en plaques ne peut pas obtenir les doses de vitamine D, de vitamine E et d’oméga-3 dont il a besoin uniquement par son assiette. La supplémentation ciblée est un outil thérapeutique à part entière, à condition qu’elle repose sur une compréhension précise des mécanismes biochimiques en jeu.
Les vitamines du groupe B occupaient une place centrale dans la pharmacopée de Kousmine. La B1 (thiamine), cofacteur du cycle de Krebs, est indispensable à la production d’énergie cellulaire. La B6 (pyridoxine), cofacteur de la décarboxylase qui convertit le 5-HTP en sérotonine, est essentielle pour l’humeur, le sommeil et la modulation de la douleur. La B9 (acide folique) et la B12 (cobalamine) participent au cycle de la méthylation, cette machinerie biochimique qui régule l’expression des gènes, la détoxification hépatique et la synthèse des neurotransmetteurs. L’étude du Val de Marne, référence incontournable en nutrition française, a montré que 90 % des femmes étaient carencées en B6 et 80 % de la population en B1. Ce ne sont pas des chiffres marginaux. C’est une pandémie silencieuse de carences qui explique une part considérable de la fatigue, des dépressions, des troubles immunitaires et des douleurs chroniques que je vois défiler dans mon cabinet.
Le zinc, la vitamine D, la vitamine C, le magnésium, le sélénium faisaient aussi partie de l’arsenal de Kousmine. Chaque prescription était individualisée. Kousmine ne donnait pas les mêmes doses à un patient cancéreux et à un patient simplement fatigué. Elle ajustait en permanence, suivait les marqueurs biologiques, réévaluait les protocoles. C’est ce que la médecine orthomoléculaire appelle la « dose optimale individuelle », par opposition à la dose standard des AJR, qui ne représente que le minimum pour éviter les maladies de carence franche (scorbut, béribéri, pellagre) et non l’apport nécessaire au fonctionnement optimal de l’organisme.
Troisième pilier : l’hygiène intestinale
C’est le pilier qui m’a le plus marqué quand j’ai découvert Kousmine pendant mes études à l’ISUPNAT. Cette phrase, je l’ai entendue pour la première fois dans un cours de Robert Masson, et elle m’a frappé comme un coup de poing.
« L’intestin est le moteur des maladies. » Catherine Kousmine
Kousmine avait compris, des décennies avant que la recherche sur le microbiote n’explose, que l’état de l’intestin conditionne la santé de l’organisme tout entier. Et elle n’en parlait pas de façon vague ou métaphorique. Elle détaillait les mécanismes avec une précision qui anticipe ce que la science a mis cinquante ans à confirmer.
L’intestin est une barrière sélective de 300 à 400 mètres carrés, repliée sur elle-même dans un espace de quelques mètres. Quand cette barrière fonctionne correctement, elle laisse passer les nutriments correctement digérés (acides aminés, acides gras, monosaccharides, vitamines, minéraux) et bloque les macromolécules, les toxines bactériennes, les fragments alimentaires incomplètement dégradés. Quand les jonctions serrées entre les entérocytes se relâchent, sous l’effet du gluten moderne, du stress chronique, des antibiotiques, des anti-inflammatoires ou de l’alcool, la barrière devient poreuse. C’est l’hyperperméabilité intestinale, le leaky gut des Anglo-Saxons, que Kousmine décrivait cliniquement bien avant que la zonuline ne soit identifiée comme marqueur biologique.
Ce qui traverse cette barrière poreuse est toxique pour l’organisme. Des peptides alimentaires incomplètement digérés, des lipopolysaccharides bactériens (LPS), des antigènes fongiques. Ces substances étrangères déclenchent une réponse immunitaire chronique de bas grade, une inflammation silencieuse qui épuise le système immunitaire et ouvre la porte aux maladies auto-immunes. C’est le mécanisme que Seignalet a décrit plus tard dans L’alimentation ou la troisième médecine, et que j’ai détaillé dans l’article sur la dysbiose intestinale. Kousmine l’avait pressenti quarante ans plus tot.
Son approche de l’hygiène intestinale reposait sur plusieurs axes complémentaires. D’abord, supprimer les agresseurs de la muqueuse : les aliments industriels, les sucres raffinés qui nourrissent les levures pathogènes, les laitages pasteurisés dont la caséine A1 agresse la muqueuse, les céréales modernes hyperglutineuses. Ensuite, reconstruire la muqueuse par l’apport de nutriments réparateurs : la glutamine, acide aminé préférentiel des entérocytes, le zinc, cofacteur de la régénération cellulaire, les oméga-3 anti-inflammatoires, la vitamine A qui soutient l’intégrité des muqueuses. Enfin, réensemencer la flore avec des aliments fermentés et, si nécessaire, des probiotiques ciblés.
Kousmine pratiquait aussi les lavements intestinaux, qu’elle considérait comme un outil de nettoyage indispensable pour les patients dont l’intestin était très encrassé. C’est un sujet qui fait grincer des dents beaucoup de médecins, et je comprends la réserve. Mais l’irrigation du colon, quand elle est pratiquée dans de bonnes conditions et chez des patients correctement sélectionnés, permet de décrocher des matières fécales anciennes incrustées dans les haustrations du colon, et de réduire la charge toxémique qui entretient l’inflammation systémique. Marchesseau l’incluait d’ailleurs dans ses techniques mineures d’hygiène naturopathique.
Quatrième pilier : la lutte contre l’acidose
L’équilibre acido-basique est un sujet que la médecine conventionnelle considère comme parfaitement régulé par les systèmes tampons de l’organisme (bicarbonates, phosphates, protéines plasmatiques). Et c’est vrai pour le pH sanguin, qui reste strictement maintenu entre 7,35 et 7,45 sous peine de mort. Mais ce que Kousmine décrivait, ce n’est pas l’acidose sanguine. C’est l’acidose tissulaire. L’accumulation d’acides métaboliques dans les tissus conjonctifs, les muscles, les articulations, quand les systèmes tampons sont débordés et que les émonctoires ne parviennent plus à évacuer la charge acide.
Christopher Vasey, naturopathe suisse et héritier de la pensée kousminienne, a consacré un ouvrage entier à cette question. L’acidose tissulaire chronique se manifeste par des douleurs articulaires, des crampes musculaires, une fatigue de fond, une frilosité excessive, une peau sèche et irritable, une déminéralisation progressive (les os et les dents libèrent leurs minéraux alcalins pour tamponner l’excès d’acides). Ce sont exactement les « cristaux » de Marchesseau : ces déchets acides (acide urique, acide oxalique, acide lactique) qui saturent les tissus quand les reins et la peau ne suivent plus.
Les causes de cette acidification sont multiples, et Kousmine les avait toutes identifiées. L’alimentation acidifiante (protéines animales en excès, céréales raffinées, sucres, café, alcool, sodas) est la première source. Le stress chronique, qui libère du cortisol et augmente le catabolisme protéique (donc la production d’acides), est la deuxième. La sédentarité, qui empêche l’évacuation de l’acide lactique par le mouvement et la transpiration, est la troisième. Et le déficit en minéraux alcalinisants (magnésium, calcium, potassium, sodium organique) est la quatrième, parce que ces minéraux sont les matières premières des systèmes tampons.
La stratégie de Kousmine pour corriger l’acidose reposait sur une réforme alimentaire massive en faveur des aliments alcalinisants : légumes verts, pommes de terre, bananes, amandes, fruits murs, eaux minérales bicarbonatées. Elle y ajoutait des compléments alcalinisants (citrates de calcium, magnésium et potassium) et des mesures d’hygiène de vie : exercice physique modéré quotidien pour éliminer l’acide lactique et le CO2, gestion du stress pour réduire la production de cortisol, hydratation suffisante pour soutenir la filtration rénale. Elle utilisait le contrôle du pH urinaire comme outil de suivi : un pH urinaire du matin inférieur à 6,5 signale une acidose tissulaire qu’il faut corriger.
Cette vision de l’acidose recoupe largement ce que j’observe en consultation chez les patients atteints de fibromyalgie, ou l’encrassage acide des muscles et des tendons explique une part significative des douleurs diffuses. Et elle rejoint la notion de toxémie que Marchesseau avait formalisée de son coté : quand les humeurs sont acides, le terrain est malade, quel que soit le diagnostic médical qu’on pose dessus.
Cinquième pilier : l’immunomodulation
C’est le pilier le plus controversé de la méthode Kousmine, et aussi le plus méconnu. Kousmine avait observé que de nombreuses maladies chroniques, et en particulier la sclérose en plaques, s’accompagnaient d’un dérèglement profond du système immunitaire. Pas une immunodéficience simple, mais un dysfonctionnement complexe ou le système immunitaire attaque ses propres tissus tout en étant incapable de combattre efficacement les infections opportunistes. C’est le paradoxe de l’auto-immunité : un système immunitaire à la fois suractivé et incompétent.
Kousmine utilisait différentes approches pour rééquilibrer cette réponse immunitaire. Certaines relèvent de la médecine conventionnelle (vaccinations spécifiques à visée immunomodulatrice), d’autres de la médecine naturelle. En naturopathie, nous disposons d’outils puissants pour moduler l’immunité sans la supprimer : les champignons médicinaux (reishi, shiitake, maitake), la vitamine D à dose optimale (2000 à 4000 UI par jour, voire davantage sous contrôle biologique), le zinc (cofacteur de la thymuline, hormone du thymus qui supervise la maturation des lymphocytes T), les probiotiques à visée immunomodulatrice (Lactobacillus rhamnosus GG, Saccharomyces boulardii), et la phytothérapie (échinacée, astragale, sureau).
Le lien entre intestin et immunité est au coeur de ce cinquième pilier. 70 % du système immunitaire réside dans le tissu lymphoïde associé à l’intestin (GALT). Les plaques de Peyer, ces amas de cellules immunitaires disséminés dans la paroi du grêle, sont les sentinelles qui décident ce qui est « soi » et ce qui est « non-soi ». Quand l’intestin est poreux, quand la dysbiose s’installe, ces sentinelles dysfonctionnent. Elles laissent passer des antigènes qui déclenchent des réactions immunitaires aberrantes. C’est le mécanisme du mimétisme moléculaire que j’ai décrit dans l’article sur Hashimoto : une protéine bactérienne ou alimentaire ressemble suffisamment à une protéine du soi pour que le système immunitaire confonde les deux et attaque ses propres tissus.
Kousmine avait compris que traiter l’immunité sans traiter l’intestin était illusoire. C’est pourquoi les piliers trois et cinq de sa méthode sont indissociables. Restaurer la barrière intestinale, rééquilibrer le microbiote, réduire l’inflammation muqueuse : ce n’est pas seulement de l’hygiène digestive, c’est de l’immunothérapie naturelle.
Sixième pilier : l’aide psychologique
« J’aimerais que chacun comprenne qu’il ne peut compter que sur lui-même, qu’il est responsable de sa personne. » Catherine Kousmine
Ce sixième pilier est souvent expédié en quelques lignes dans les ouvrages qui traitent de la méthode Kousmine. C’est une erreur. Kousmine y tenait autant qu’aux cinq autres, et pour une raison simple : un patient qui ne comprend pas sa maladie ne guérit pas. Un patient qui subit son protocole sans y adhérer profondément l’abandonnera à la première difficulté. Un patient qui n’a pas fait le lien entre son histoire émotionnelle et ses symptômes physiques restera prisonnier d’un angle mort que toutes les huiles de lin du monde ne pourront pas éclairer.
L’aide psychologique selon Kousmine n’est pas une psychothérapie au sens ou on l’entend aujourd’hui. C’est d’abord de l’éducation. Expliquer au patient pourquoi il est malade. Lui montrer les mécanismes. Lui donner les clés de compréhension de son propre corps. C’est le principe hippocratique du Docere, « enseigner », que Marchesseau a repris comme pilier de la naturopathie. Et c’est exactement ce que je fais en consultation quand je prends le temps de dessiner sur un papier le circuit des acides gras, la cascade immunitaire, le cycle de la perméabilité intestinale. Quand le patient comprend pourquoi telle huile est meilleure que telle autre, pourquoi ce sucre blanc lui vole ses vitamines B, pourquoi son intestin poreux alimente son auto-immunité, il ne suit plus un protocole par obligation. Il le suit par conviction. Et la différence est énorme en termes de compliance et de résultats à long terme.
Kousmine incluait aussi dans ce pilier la dimension relationnelle et existentielle. Le stress chronique, les conflits non résolus, les deuils non traversés, les insatisfactions professionnelles profondes sont des facteurs d’acidification, de dépression immunitaire et d’épuisement surrénalien que j’observe chez une majorité de mes consultants atteints de pathologies lourdes. Marchesseau distinguait trois sources de toxémie : alimentaire, métabolique et psycho-émotionnelle. Kousmine aurait acquiescé. Le corps et l’esprit ne sont pas deux entités séparées que l’on traite chacune de son coté. C’est un tout, et le sixième pilier rappelle qu’aucun protocole nutritionnel ne compensera un mal-être existentiel non adressé.
Ce que la science moderne confirme
Il est fascinant de constater à quel point les six piliers de Kousmine anticipent les découvertes scientifiques les plus récentes. La révolution du microbiote intestinal, initiée dans les années 2000 avec le projet MetaHIT et le Human Microbiome Project, confirme point par point le troisième pilier : l’intestin est bien le « moteur des maladies ». Les études sur l’inflammation chronique de bas grade (silent inflammation) valident le lien entre alimentation industrielle, perméabilité intestinale et maladies dégénératives. La recherche sur l’épigénétique démontre que l’alimentation module l’expression des gènes, exactement comme Kousmine l’observait cliniquement.
L’étude de Fasano (2012) sur la zonuline a objectivé le mécanisme de l’hyperperméabilité intestinale que Kousmine décrivait empiriquement. Les travaux de Turnbaugh (2006) sur le microbiome et l’obésité ont montré que la composition de la flore intestinale influence le métabolisme énergétique, le stockage des graisses et l’inflammation systémique. L’anémie, que Kousmine voyait comme une conséquence de la malabsorption intestinale, est aujourd’hui reconnue comme fréquemment liée à la perméabilité intestinale et à l’inflammation chronique qui bloque le métabolisme du fer via l’hepcidine.
La psychiatrie nutritionnelle, discipline émergente, confirme le sixième pilier en démontrant que l’alimentation influence directement l’humeur, l’anxiété et les fonctions cognitives via l’axe intestin-cerveau. L’étude SMILES de Jacka (2017) a montré qu’une intervention alimentaire de type méditerranéen améliorait significativement les scores de dépression chez des patients diagnostiqués, avec un « Number Needed to Treat » de 4,1, soit un résultat comparable, voire supérieur, à certains antidépresseurs. Kousmine n’avait pas les termes, mais elle avait les résultats.
Comment intégrer la méthode au quotidien
En consultation, je n’applique pas la méthode Kousmine comme un protocole rigide. Je l’intègre dans la grille de lecture naturopathique de Marchesseau, qui offre un cadre plus large avec ses dix techniques et ses trois cures. Mais les six piliers de Kousmine constituent une check-list remarquable pour s’assurer qu’aucun angle n’a été oublié dans l’accompagnement d’un patient.
Le premier geste concret, c’est la réforme des matières grasses. Jeter les huiles de tournesol et de colza raffinées du supermarché et les remplacer par des huiles vierges biologiques de première pression à froid. L’huile de lin pour les oméga-3 (à conserver au réfrigérateur et à consommer dans les trois semaines après ouverture), l’huile d’olive extra vierge pour les oméga-9 et la cuisson très douce, l’huile de noix ou de cameline en assaisonnement. Ce seul changement, appliqué sur plusieurs mois, modifie la composition des membranes cellulaires et réduit l’inflammation de façon mesurable.
Le deuxième geste, c’est la crème Budwig, ce petit déjeuner que Kousmine a mis au point et qui concentre en un seul bol la philosophie de son premier pilier. Du fromage blanc maigre battu avec de l’huile de lin pour créer une émulsion de type Budwig (les lipides liés aux protéines soufrées du fromage blanc sont mieux absorbés, selon les travaux de Johanna Budwig), du jus de citron frais, une banane mure écrasée, des céréales complètes fraichement moulues (sarrasin, avoine, riz complet), des oléagineux (noix, amandes, noisettes) et des fruits de saison. C’est un repas complet, riche en acides gras essentiels, en vitamines du groupe B, en fibres, en minéraux et en antioxydants. Je le recommande régulièrement en consultation, en l’adaptant aux intolérances et aux tempéraments de chaque patient.
Le troisième geste, c’est le contrôle du pH urinaire. Un rouleau de papier pH en pharmacie coute quelques euros et donne une information précieuse sur l’état d’acidose tissulaire. La deuxième miction du matin (la première est toujours acide, c’est normal) devrait se situer entre 6,5 et 7,5. En dessous de 6,5, il faut alcaliniser. Au-dessus de 7,5, il faut chercher une cause (infection urinaire, alimentation trop riche en citrates).
Kousmine et les pères fondateurs de la naturopathie
Ce qui m’a toujours frappé, c’est la convergence profonde entre la pensée de Kousmine et celle des grands naturopathes que j’enseigne chez Naturaneo. Kousmine était médecin, Marchesseau était biologiste, Hippocrate était clinicien, Seignalet était immunologiste. Leurs formations étaient différentes, leurs vocabulaires étaient différents, leurs époques étaient différentes. Et pourtant, ils arrivent tous aux mêmes conclusions.
L’alimentation est la première médecine. L’intestin est la racine de la plupart des maladies chroniques. Le terrain prime sur le symptôme. L’acidification des tissus est un facteur d’encrassage et de dégénérescence. Le système immunitaire ne peut fonctionner correctement que si le milieu intérieur est propre. Et le patient doit devenir acteur de sa propre guérison, faute de quoi tout protocole restera superficiel.
Quand je lis les six piliers de Kousmine, je retrouve les dix techniques de Marchesseau. Quand je lis Marchesseau, je retrouve Hippocrate. Quand je lis Hippocrate, je retrouve ce que la recherche sur le microbiome, l’inflammation et l’épigénétique découvre aujourd’hui. La naturopathie n’est pas une médecine parallèle. C’est une médecine qui a toujours eu raison trop tot.
Sophie, ma patiente du début de cet article, a intégré progressivement les six piliers de Kousmine dans son quotidien. En six mois, ses troubles digestifs avaient disparu. Ses infections urinaires ne sont pas revenues. Sa fatigue, sans avoir complètement disparu, avait reculé de façon significative. Son neurologue a noté une stabilisation de sa maladie. Ce n’est pas un miracle. C’est ce qui se passe quand on cesse de considérer la maladie comme une fatalité et qu’on commence à reconstruire le terrain sur lequel elle s’est développée.
Mise en garde
Cet article est un travail d’éducation et de vulgarisation. Il ne remplace en aucun cas un suivi médical. La méthode Kousmine est un complément à la médecine conventionnelle, pas un substitut. Si tu souffres d’une maladie auto-immune, d’un cancer ou de toute pathologie grave, ne modifie jamais ton traitement sans l’avis de ton médecin. La naturopathie accompagne. Elle ne remplace pas. Kousmine elle-même, médecin jusqu’au bout des ongles, n’a jamais dit le contraire.
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Pour aller plus loin
- La bromatologie de Marchesseau : manger selon ton terrain
- La bioélectronique de Vincent : la science du terrain
- Hippocrate : 15 leçons du père de la médecine naturelle
- Kneipp, Salmanoff et l’hydrologie : le pouvoir guérisseur de l’eau
Références
Catherine Kousmine, Soyez bien dans votre assiette jusqu’à 80 ans et plus, Tchou, 1980.
Catherine Kousmine, Sauvez votre corps !, Robert Laffont, 1987.
Christopher Vasey, L’équilibre acido-basique, Jouvence, 1991.
Jean Seignalet, L’alimentation ou la troisième médecine, Editions François-Xavier de Guibert, 2004.
Felice N. Jacka et al., “A randomised controlled trial of dietary improvement for adults with major depression (the SMILES trial)”, BMC Medicine, 15:23, 2017.
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